Les lettres

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Hélas ! que voulez-vous de moi,

Lettres d’amour, plaintes mystérieuses ?

Vous dont j’ai repoussé longtemps avec effroi

Les prières silencieuses.

Vous m’appelez… je rêve, et je cherche, en tremblant,

Sur mon cœur, une clef qui jamais ne s’égare :

D’un éclair l’intervalle à présent nous sépare,

Mais cet intervalle est brûlant !

Je n’ose respirer ! triste sans amertume,

Au passé, malgré moi, je me sens réunir :

Las d’oppresser mon sein, l’ennui qui me consume

Va m’attendre dans l’avenir.

Je cède, prends sa place, ô délirante joie !

Laisse fuir la douleur, cache-moi l’horizon :

Elle t’abandonne sa proie,

Je t’abandonne ma raison !

Oui, du bonheur vers moi l’ombre se précipite :

De ce pupitre ouvert l’Amour s’échappe encor.

Où va mon âme ?… elle me quitte !

Plus prompte que ma vue, elle atteint son trésor !

Il est là !… toujours là, sous vos feuilles chéries,

Frêles garants d’une éternelle ardeur !

Unique enchantement des tristes rêveries

Où m’égare mon cœur !

De sa pensée échos fidèles,

De ses vœux discrets monuments,

L’Amour, qui l’inspirait, a dépouillé ses ailes

Pour tracer vos tendres serments.

Soulagement d’un cœur, et délices de l’autre,

Ingénieux langage et muet entretien !

L’empire de l’absence est détruit par le vôtre ;

Je vous lis, mon regard est fixé sur le sien !

Ne renfermez-vous pas la promesse adorée

Qu’il n’aimera que moi… qu’il aimera toujours

Cette fleur qu’il a respirée,

Ce ruban qu’il porta deux jours… ?

Comme la volupté, que j’ai connue à peine,

La fleur exhale encore un parfum ravissant ;

N’est-ce pas sa brûlante haleine ?

N’est-ce pas de son âme un souffle caressant ?

Du ruban qu’il m’offrit que la couleur est belle !

Le ciel n’a pas un bleu plus pur ;

Non, des cieux le voile d’azur

Ne me charmerait pas comme elle !

Qu’ai-je lu ?… Le voilà son éternel adieu !

Je touchais au bonheur, il m’en a repoussée ;

En appelant l’espoir, ma langue s’est glacée,

Et ma froide compagne est rentrée en ce lieu !

Ô constante douleur ! sombre comme la haine,

Vous voilà de retour !

Prenez votre victime, et rendez-lui sa chaîne ;

Moi, je vous rends un cœur encor tremblant d’amour !