Les Lèvres

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Depuis que tu m'as quitté,

Je suis hanté par tes lèvres,

Inoubliable beauté !

Dans mes spleens et dans mes fièvres,

À toute heure, je les vois

Avec leurs sourires mièvres ;

Et j'entends encor la voix

Qui s'en échappait si pure

En disant des mots grivois.

Sur l'oreiller de guipure

J'évoque ton incarnat,

Délicieuse coupure !

Ô muqueuses de grenat,

Depuis que l'autre vous baise,

Je rêve d'assassinat !

Cœur jaloux que rien n'apaise,

Je voudrais le poignarder :

Son existence me pèse !

Oh ! que n'ai-je pu garder

Ces lèvres qui dans les larmes

Savaient encor mignarder !

Aujourd'hui, je n'ai plus d'armes

Contre le mauvais destin,

Puisque j'ai perdu leurs charmes !

Quelle ivresse et quel festin

Quand mes lèvres sur les siennes

Buvaient l'amour clandestin !

Où sont tes langueurs anciennes,

Dans ce boudoir qu'embrumait

L'ombre verte des persiennes !

Alors ta bouche humait

En succions convulsives

Ton amant qui se pâmait !

Ô mes caresses lascives

Sur ses lèvres, sur ses dents

Et jusque sur ses gencives !

Jamais las, toujours ardents,

Nous avions des baisers fauves

Tour à tour mous et mordants.

Souviens-toi de nos alcôves

Au fond des bois, dans les prés,

Sur la mousse et sur les mauves,

Quand des oiseaux diaprés

Volaient à la nuit tombante

Dans les arbres empourprés !

Mon âme est toute flambante

En songeant à nos amours :

C'est ma pensée absorbante !

Et j'en souffrirai toujours :

Car ces lèvres qui me raillent,

Hélas ! dans tous mes séjours,

Je les vois qui s'entre-bâillent !