Les litanies de la lune

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Pleine lune qui fais les beaux minuits d'argent,

Glabre qu'aime le soir toute une pauvre gent,

O voyageuse taciturne !

Rôdant sur la grisaille immense des cités

Pour, face à face, y luire aux songeurs attristés

Le front à leur vitre nocturne,

Lune des parcs, des eaux, des fleurs, des chênes tors,

Donne une illusion d'air libre et de dehors

A ceux qui pleurent la campagne ;

Viens, amante pâlotte au regard singulier,

Côte à côte et sans bruit partager l'oreiller

De ceux qui n'ont pas de compagne ;

Coiffe d'une couronne à flamboyants fleurons,

Un instant arrêtée en ta fugue, les fronts

Des stériles chercheurs de gloire ;

Sois une allusion aux galettes des rois

Et la coupe de vin qui tremble dans les doigts

De ceux qui n'ont manger ni boire ;

Surgis dans ta pâleur de cap guillotiné

Grimaçante d'horreur à l'œil halluciné

De ceux qui rêvent de revanches ;

Vêts du voile de noce issu de ta clarté

Celles qui n'auront pas leur part de volupté

Et que tente la robe blanche ;

Jette aux vieilles beautés avides de butin

Et si veuves ! l'argent furtif et clandestin

De tes taches capricieuses ;

Brille pour les petits apeurés dans leurs lits

Et dont les rideaux ont des bêtes pleins leurs plis

‒ Comme font les bonnes veilleuses ;

Puis, offre l'hostie alme et lumineuse à ceux

Qui gardèrent l'espoir de paradis fameux

Tout au fond de leur âme pie ;

Et lorsque, visitant ces veilleurs du désir

Tu leur auras ainsi versé de ton plaisir

A même la ville assoupie,

O lune ! garde encore un rayon pour le toit

Où les chats miauleurs ouvrant, clairs comme toi,

Leurs yeux ronds vers ta plénitude

Dans l'équilibre sûr de leur pas de velours

Te prennent à témoin de leurs folles amours

Et sanglotent leur lassitude.