Les martyrs

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Les habitants avaient déserté le village,

Affolés de terreur ; arrivent les Prussiens.

C'est la nuit. L'officier fait mander par les siens

Le maire, homme de cœur, déjà courbé par l'âge.

« Il me faut, lui dit-il, telle somme d'argent…

» Ne me répliquez pas, et soyez diligent ! »

— « Où la trouver ? » dit l'autre.

— » Il ne m'importe guère !

» Où vous voudrez !… »

— » Mais quoi ! dit encor le vieillard,

» Le village est désert ; ce serait grand hasard

» Qu'un denier s'y trouvât, épargné par la guerre ! »

— » Cherchez-moi cet argent, vous dis-je, et de ce pas !

» Ou sinon…

— » Je vous dis que je ne l'aurai pas ! »

Le Prussien furieux, du plat de son épée,

Le soufflette !…

— » A genoux !… qu'on le fusille !… »

Dieu !…

En Prusse, le soldat devient une poupée,

Qui vous tue en trois temps : arme, ajuste, fait feu !…

Le vieillard est gisant. Sa fille en ce repaire

Accourt au bruit, regarde aux clartés d'un flambeau

Chancelle, et tombe morte à côté de sors père !…

Hélas ! pauvres martyrs, avez-vous un tombeau ?… —

J'ignore de quel nom cet officier se nomme ;

Mais c'était, m'a-t-on dit, un élégant jeune homme ;

Peut-être de ceux-là qu'aux Eaux de l'Empereur,

A Hombourg, l'an dernier, j'ai vu sourire aux belles,

Et jaser, et flirter, sans trouver de rebelles,

Le sabre leur battant les talons !…

O fureur !

O rage inassouvie où passe toute l'âme !…

Tenir cet homme… et là, le genou sur son sein,

Fustiger, labourer ce visage assassin

De soufflets !… entends-tu ?… te souffleter, infâme !