Les misères

By Louise Michel

Written 1900-01-01 - 1910-01-01

Riches, quand vous voyez passer, courbés par l’âge,

De ces pâles vieillards sinistres et pensifs,

Si sombres qu’on croirait voir debout sur la plage

Ces spectres de granit qu’on nomme des récifs ;

Quand vous voyez ces fronts que couvre la poussière,

Que baigne la sueur, ah ! ne sentez-vous pas

La tristesse à vos cœurs s’attacher comme un lierre ?

Laissez tomber vos pleurs. Hélas ! Trois fois hélas !

Ah ! oui, pleurons, nous tous, qui prenons de la vie

Tout ce qu’elle a de grand, tout ce qu’elle a de beau :

Intelligence, amour, et qui laissons la lie

Dans la coupe, quand vient le sommeil du tombeau ;

Nous qui, le front levé, regardons les étoiles,

Ces navires divins, mondes, soleils, esprits,

Dans le grand infini monter à pleines voiles ;

Nous qui croyons, aux cieux, voir nos destins écrits.

Je me souviens qu’un soir, sans doute oubliant l’heure,

Je revenais, la nuit au cœur et sur le front,

Pensant à ceux qui n’ont ni rêve ni demeure,

Et passent, écoutant le bruit que d’autres font.

Paris s’assombrissait, et d’épaisses ténèbres

Descendaient dans mon âme. Abîme ! immensité !

Gouffre profond du mal ! calme des murs funèbres,

Oh ! quand luira sur tous l’éternelle clarté.

Une forme de femme, une larve immobile

Attendait sous un porche ; on eût dit que la nuit

Près d’elle était plus triste ; il semblait qu’un reptile

À ses cheveux charmants mêlait un nœud maudit.

Son vêtement de laine, au pâle réverbère,

Était sinistre à voir, et l’azur de ses yeux

N’avait plus rien de doux ni rien de téméraire :

C’était un regard mort au monde comme aux cieux.

Ce fantôme parfois en avançant la tête

Interrogeait la nuit, et je ne sais quel chant

Bizarre, interrompu, chant de mort et de fête,

S’échappait de sa lèvre au sourire effrayant.

Tout à coup cette larve, avec son pied, dans l’ombre

Rencontra quelque chose et le prit dans sa main,

Je l’entendis jeter ce rire étrange et sombre

Que l’on a quand on raille en face du destin.

Alors il se passa sous la lugubre porte

Quelque chose d’affreux : cette femme avait faim

Et, tandis que des fleurs couvraient son front de morte,

Dévorait ce débris laissé par quelque chien.

Voilà pourquoi j’ai su toute l’histoire affreuse

De l’être qui s’en va dans les profondes nuits,

Sous la pluie et la honte, et dans l’orgie hideuse,

Livrant son front livide aux baisers des bandits.

Cette femme, jadis, se nommait Marguerite ;

Autrefois âme pure, enfant au cœur joyeux,

Elle ignorait le mal, étant toute petite,

L’innocence et l’espoir étoilaient ses beaux yeux.

La rêveuse Allemagne eut son premier sourire ;

Parmi ses jeunes sœurs, vierges aux blonds cheveux,

Souvent sa voix vibrait comme un chant sur la lyre

Et son regard d’azur se mêlait aux grands cieux.

Voilà ce qu’elle était quand l’horrible misère

Vint s’asseoir au foyer, quand elle eut faim et froid,

Qu’à la fosse commune on eut porté sa mère,

Et que le vent d’hiver glissa sur l’humble toit.

C’est votre œuvre à vous tous dont jamais la nuit sombre

Ne cache les bienfaits sous les voiles du soir,

Vous qui passez sans voir les misères sans nombre

Ou qui fermez l’oreille aux cris du désespoir.

Oui, c’est vous ; frémissez, car elle s’est vendue,

La malheureuse enfant, pour des haillons hideux :

On permet de se vendre, on défend d’aller nue.

Que vous importent à vous tous ces détails affreux ?

Pleurons, amis, pleurons ! Oh ! n’est-il donc personne

Qui s’en aille sans cesse et la nuit et le jour,

À l’heure où paraît l’aube, à l’heure où minuit sonne,

Relevant, consolant le pauvre avec amour.

Nous qui sommes remplis d’espérances sublimes,

Ah ! pleurons ! Il en est qui des divins sommets,

N’ont jamais vu de loin les rayonnantes cimes ;

Il en est que l’esprit ne visite jamais !

Quand, tout remplis des chants de la harpe ou de l’orgue,

Nous allons devant nous par les notes bercés,

N’avons-nous point, soudain, vu l’affreux spectre Morgue,

Où, sinistres et nus, sont les froids trépassés ?

Quand, de l’art enivrés, nous sortons d’un théâtre,

Comme un arc triomphal nous voyons les grands cieux ;

Et d’autres, dans la nuit, regardent l’eau bleuâtre

Qui les regarde aussi, l’œil fixé sur leurs yeux.

Quand ils aiment, parfois, leur amour est dans l’ombre ;

Et nous, quand nous aimons, nous regardons plus haut

Que tous les astres d’or et les soleils sans nombre ;

Il nous faut du bonheur : c’est du pain qu’il leur faut.

Tantôt c’est la famine horrible, la misère

Couverte de lambeaux, squelette à l’œil ardent,

La peste, ombre livide, et l’implacable guerre

Dont les plus beaux lauriers sont tout couverts de sang.

Tantôt, spectre chargé d’un manteau de nuées,

C’est l’inondation, gigantesque tombeau

Des forêts en débris et des villes tuées

Que garde le passé sous son funèbre sceau.

Quand, semblable à l’autour planant sur la campagne

La peste a, sur les tours, levé son noir drapeau,

Paisible, on voit s’asseoir en haut de la montagne

La Mort, comme un berger qui compte son troupeau.

Mais quand on voit gagner, comme une mer horrible,

L’égoïsme hideux ; quand richesses, grandeurs,

Plaisirs, sont une proie où s’acharne, terrible,

L’homme effrayant couvert de sang et de sueurs,

Ah ! levons-nous, nions cette tendance impie.

Quoi ! laisserions-nous tous ce fleuve aller, montant,

Ajoutant à la mort la terreur infinie

De l’ombre que l’on sent venir en pâlissant ?

Allons, plus de vains mots, des choses véritables !

L’aumône, ce n’est rien de la fraternité.

Que sont tous ces palais élevés sur les sables ?

Pourquoi ces hautes tours à des Babels semblables ?

Hommes, aimons l’humanité !