Les neiges

By Jean Lorrain

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

On voit arriver de Norwège

Avec les premiers froids d'hiver

Des grandes abeilles de neige.

Leurs essaims blancs couvrent la mer.

Elles vont en Bohême, en Flandre,

Tourbillonnant par les cieux froids,

Par l'horizon couleur de cendre

Et les pignons sculptés des toits.

Aux clochetons, aux girouettes,

Aux balustres des vieux balcons

On voit en blanches silhouettes

Luire et trembler leurs gros flocons.

Battant des deux mains sous leurs moufles,

Les petits enfants, essaim blond

Regardent se fondre à leurs souffles

Le givre des vitraux de plomb.

Dans un reflet crépusculaire

L'essaim blanc voltige en tremblant

Et, comme sous un grand suaire,

Les prés, les bois, tout devient blanc.

Leur vol est l'éternel silence.

On sent peser dans leur essor,

Le rêve et la tristesse immense

Des immenses steppes du Nord :

La nuit, quand dans la vaste plaine,

Percé par leur froid aiguillon,

La terreur fait bramer le renne,

Qu'à surpris leur blanc tourbillon…

Filles des pâles avalanches,

Leur froid baiser donne la mort.

L'hiver a ses abeilles blanches

Et l'été ses abeilles d'or.

Les neiges ont aussi leur reine,

Leur reine au profil argenté,

Dans la nuit glacée et sereine

Baignant sa froide nudité.

Sa ruche est au delà des pôles,

Sous les cieux du Nord étoilés.

On voit vibrer à ses épaules

Deux rayons de lune gelés.

Sous son manteau tissé de givre,

Voilà déjà plus de mille ans

Que son cœur a cessé de vivre

Et que ses yeux éteints sont blancs.

La neige autour d'elle immobile

Sous un ciel morne et sans frissons

Monte, resplendit et s'effile

En stalactites de glaçons ;

Et sur cette blancheur spectrale,

Effrayante immobilité,

Règne une aurore boréale ;

Rouge de toute éternité.

Debout dans la rougeur immense,

Voilà trois mille ans qu'elle est là,

Gardant dans l'éternel silence

Le secret blanc qui la gela.

Reine des pâles avalanches,

C'est la Vierge auguste du Nord.

L'hiver a ses abeilles blanches

Et l'été ses abeilles d'or.

La reine au loin parfois voyage.

Un traîneau doublé de frimats

L emporte au dessus d'un nuage

A travers de meilleurs climats.

Comme un point au milieu des nues,

On voit filer au ciel neigeux,

Au dessus des troupeaux de grues,

La reine et son traîneau brumeux.

Les vieux loups assis dans la neige,

Hurlent au coin du bois désert

Et les corbeaux lui font cortège,

Criant la faim, criant l'hiver.

Elle, impassible et dédaigneuse,

Passe entre ses blancs bataillons ;

Il gèle et la lune frileuse

Lui tisse un manteau de rayons.

A travers le vent, les bourrasques

Elle va de ses doigts gelés

Cueillir les grandes fleurs fantasques,

Dont les carreaux sont étoilés.

Aux vieux vitraux teintés d'opale

On voit, impassible et sans bruit,

Son auréole et son front pâle

Rayonner et croître à minuit.

L'enfant couché dans la mansarde,

Transi de peur entre ses draps,

Croit que la reine le regarde.

Elle ne le voit même pas.

Elle est là-bas dans la Norwège,

Là-bas, bien au delà des mers,

Dans l'éternel palais de Neige,

Où dorment les futurs hivers.