Les neutres

By Émile Bergerat

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

C'était dans ce beau pays

Où froment, seigle et maïs

Viennent quasi sans semence

Et, dans la chaude saison,

Débordent sur l'horizon !

Un pays riche à démence !

Les chemins y sont sablés

Du trop-plein même des blés

Dont les gerbes sont si hautes

Qu'elles gênent les ramiers,

Et que, des toits, les fermiers

N'aperçoivent point les côtes !

Ce pays a pour voisins

Trois pays, un de raisins,

Un de miel, l'autre de pommes ;

Tous trois florissants, tous trois

Liés par des nœuds étroits

Comme il en doit être entre hommes !

Voici qu'un roi nécroman

Tombe au pays du froment

Avec une horde à feutres,

Et dit aux autres pays :

« A vous seigle, à vous maïs,

« Si vous voulez rester neutres !

« Je prends le froment pour moi !»

Ils répondent à ce roi :

« Ce voisin est notre frère,

« Nous eûmes jadis de lui

« Plus d'un fraternel appui ;

« Nous l'aiderons au contraire !»

Le roi, sinistre bandit,

Fort terriblement leur dit :

« Je mène une immense horde !

« N'aidez pas votre voisin,

« Ou je prends pomme, raisin

« Et miel, sans miséricorde !»

Cette horde, avec des crocs,

Pouvait lancer de tels rocs

Au vent d'un tel catapulte

Qu'ils franchissaient des sommets,

Sans que l'on connût jamais

D'où vous en venait l'insulte !

Et ses bataillons dressés

S'avançaient en rangs pressés

Dans un ordre si superbe

Qu'ils ne laissaient derrière eux

Qu'un vaste désert pierreux

Sans un seul brindillon d'herbe !

Alors, saisis par l'effroi,

Les voisins dirent au roi :

« Agissez à votre envie ! »

– « La force prime le droit !

Dit près d'eux un homme adroit,

Nous vous accordons la vie ! »

Et, suivant le nécroman

Sur le pays du froment,

Comme un fleuve qui déborde

S'épandent les assassins !

Et voilà que les tocsins

Partout annoncent la horde !

« A nous ! pays des raisins !

« Criaient-ils, mes bons voisins !

« Au secours ! pays des pommes !

« Main-forte ! pays du miel !

« Aidez-nous, au nom du ciel !

« Ainsi qu'on le doit entre hommes ! »

Mais ils ne bougèrent pas.

« Je ne crains point le trépas,

« Dit l'abandonné ; l'épée

Que je tiens de mes aïeux,

« De mon massacre odieux

« Saura faire une épopée !

« Vous, qui nous avez trahis,

« Vous périrez, ô pays,

« Car rien ne profite aux lâches !

« Le temps saura nous venger !

« Et bien boire et bien manger

« Ne sont pas toutes nos tâches !

« Pusillanimes voisins,

« Maudits soient, — toi, tes raisins,

« Toi, ton miel, et toi, tes pommes !

« Vous que nous aimions jadis,

« Cœurs ingrats, soyez maudits

« Parmi les enfants des hommes ! »

Puis il appela ses fils,

Ceux du canton du maïs

Et ceux du canton du seigle ;

Ceux du canton du froment

Étaient bien assurément

Les plus nombreux sous les aigles ! —

Or, dans un champ en labour

Où résonnait le tambour,

Je vis venir, moi qui parle,

Trois frères, gars réjouis,

Dont l'un avait nom Louis,

L'autre Pierre, et l'autre Charle !

Tous trois étaient laboureurs.

Point coureurs, point discoureurs,

Tous trois ardents à la peine,

Pleins de sang et pleins de nerfs,

Et tirant en joyeux serfs

La grande charrue humaine !

Tous trois ils avaient, au dos,

Bien affilée, une faux

Et rien que la blouse bleue,

Et chantaient par les moissons

De magnifiques chansons

Qui roulaient de lieue en lieue !

Pierre disait à Louis :

« O mon frère aîné, je suis

« Près de toi fier de combattre ! »

Charles disait : « Quel bonheur

« De sentir, au champ d'honneur,

« Près des vôtres mon cœur battre ! »

L'aîné, l'allégresse aux yeux :

« Ce sont des combats joyeux,

« Ceux où la patrie assemble !

« Un mort n'est pas un vaincu !

« Comme nous avons vécu,

« Tâchons de mourir ensemble ! »

Et tous trois à l'unisson

Ils reprenaient leur chanson.

Soudain le cadet se penche,

Abrite ses yeux du vent,

Et dit : « Je vois en avant

« Un vieillard à barbe blanche !

« Ce vieillard a sur le dos

« Ainsi que nous une faux,

« Mais si lourde qu'il en plie !

« C'est une faux de Titans !

« Qui semble venir, ô Temps,

« De ta vieille panoplie ! »

« Il faut rejoindre l'aïeul,

« Dit l'aîné ; puisqu'il est seul

« Nous lui formerons escorte !

« Nous lui porterons sa faux :

« Peut-être sait-il des mots

« Du style qui réconforte !»

Les frères hâtent le pas.

« Voyez, dit Pierre tout bas,

« Le fer de sa faux miroite !

« Holà, mon père, on se bat :

« De quel côté le combat ?»

Le vieillard montra la droite.

« Ah ! la bataille, vieillard,

« C'est là-bas, dans ce brouillard

« Rouge comme une fournaise ?

« Eh bien, faisons le chemin

« En nous tenant par la main !

« Nous savons la Marseillaise ! »

L'aïeul fronça les sourcils.

« Eh quoi ! père, disaient-ils,

« Ton front est sombre ? courage !

« Les vétérans du labour

« Aiment la voix du tambour !

« La guerre est un labourage ! »

Alors l'aïeul d'un ton doux :

« Enfants, que labouriez-vous ? »

L'aîné dit : « Un champ de seigle !

– De maïs ! dit le second.

– Et toi, Benjamin, répond ! »

Il ne répond point, l'espiègle !

Mais il s'écarte un moment,

Cueille un épi de froment :

« Ceci ! père des apôtres ! »

Dit-il d'un air triomphant.

Et l'aïeul dit à l'enfant :

« Cueille-m'en aussi des autres ! »

Quand il eut les trois épis,

L'aïeul aux doigts décrépis

Les étendit sur leur tête :

« Allez, leur dit-il, allez

« Où vous êtes appelés !

Ma route à moi n'est point faite ! »

« Adieu, père, ont-ils crié,

« Notre mère a tant prié

« Qu'inutile est la prière !

« Maintenant allons mourir ! »

Ils se mirent à courir.

Le vieux suivit, loin derrière.

Leur chemin ne fut pas long.

Dans le repli du vallon

Ils atteignent leur armée !

Trois baisers ! trois noms ! trois mots !

Et, coupant l'air de leur faux,

Ils entrent dans la fumée !

Quand tout fut fini, le soir,

Du haut des monts on put voir

Un vieillard de haute taille

Traîner aux feux du couchant

Trois cadavres hors du champ

Où s'éteignait la bataille.

Environné de corbeaux,

Il leur creusa trois tombeaux

Dans la plaine d'hécatombes,

Et, quand ils furent comblés,

Sema chaque épi des blés

Sur chacune de leurs tombes.

Puis, les genoux accroupis,

Il fit germer ces épis

Aux chaleurs de son haleine !

Ils poussèrent ! et si haut

Qu'ils semblaient être plutôt

Trois colonnes dans la plaine.

Alors, du fond du brouillard,

Piquant droit vers le vieillard,

On vit venir dans sa gloire

Le roi, sur un cheval blanc,

Entouré d'un chœur sanglant

Qui lui chantait sa victoire !

Il agitait un drapeau,

Et, du vent de son chapeau,

Traçant un cercle dans l'ombre,

Disait : « Ce sol est à moi !

« Balayez des pieds du roi

« Ce tas de morts qui l'encombre !»

Mais voilà qu'à ce moment

Du grand épi de froment

S'exhala comme un nuage !

Il s'en allait dans le ciel

Devers le pays du miel,

Qu'il couvrit de son orage !

« Grand vieillard, explique-moi

« Ce qu'est ceci, dit le roi

« En lui désignant d'un geste

« Le nuage énorme à voir !

« Quel est cet orage noir ? »

Le vieillard dit : « C'est LA PESTE ! »

Puis l'épi de sarrasin

Sur le pays du raisin

Éclata comme une mine,

Et l'étouffa dans l'horreur !

« Qu'est-ceci ? » dit l'empereur.

Le vieillard dit : « LA FAMINE ! »

Enfin l'épi de maïs,

Inondant l'autre pays

Pomme à pomme, ville à ville,

Le submergea sous les eaux !

« Quel est ce roi des fléaux ?

Dit-il. — La GUERRE CIVILE ! »

– Qui donc es-tu, dit le roi

Avec un geste d'effroi,

Vieillard expert en supplices ?

— Le Temps ! dit l'aïeul de mort,

Et je commence d'abord,

Assassin, par tes complices ! »