Les neutres

By Victor Méri De La Canorgue

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Vous n'êtes d'aucun genre, ô nations vieillies,

Et vous montrez ainsi votre virilité.

Dans un lâche repos restez ensevelies ;

Gardez-vous de sortir de la neutralité !

Après tout, ce n'est rien, c'est la France éplorée

Qui traine dans le sang sa robe déchirée,

Qu'on voudrait immoler en la frappant au cœur.

Et qui, seule, défend sa vie et son honneur.

A l'abri des obus qui sifflent aux oreilles,

Vous laissez bombarder la ville des merveilles,

Sauf venir un jour, dans ce même Paris,

Avec le monde entier, pleurer sur ses débris.

Pourquoi vous émouvoir ? Ce sont de pauvres femmes,

Des enfants, des vieillards, qu'on jette dans les flammes.

Des pays dévastés, des toits pleins de douleurs,

Des ruines, du sang, des familles en pleurs ;

Des blessés achevés par d'affreuses tortures ;

Des prisonniers sans pain ; de pauvres créatures

Qui vont errant partout, et qui tendent la main

Aux passants effarés, et tombent en chemin.

O neutres impuissants ! de vos secours avares,

Laissez-nous inonder par ces flots de barbares ;

Mais s'ils venaient un jour se rejeter sur vous,

Vous verrait-on encor tourner les yeux sur nous ?

Supportez tout le poids de votre ingratitude,

Et n'ayez de nos maux nulle sollicitude !

La France est généreuse, et souvent ses soldats

Sont tombés moissonnés, pour vous, dans les combats.

Admirez aujourd'hui l'élan patriotique

Qui la fait résister dans sa lutte héroïque !

Oh ! non, malgré vos rois, elle ne mourra pas,

Et vous la reverrez prendre partout le pas ;

Se montrer vos yeux et plus grande et plus fière ;

Dans nos jours ténébreux épandre sa lumière ;

Vaincre la barbarie, et de la liberté

Faire fleurir partout l'empire incontesté ;

Et secouant enfin une étreinte fatale,

Substituer le droit la force brutale.

Qu'importe qu'elle soit envahie h moitié ?

Elle n'exige rien, pas même la pitié.

Va donc, roi déloyal, va donc trôner Rome,

De la vertu des rois si tu n'as plus l'arôme !

Hâte-toi d'arracher le diadème saint

Du pontife sacré qui, de par Dieu, l'a ceint

Souviens-toi cependant que la fortune vole,

Que le roc Tarpéïen est près du Capitole,

Et quo tes devanciers de ce haut piédestal,

Sont tombés foudroyés, dans un moment fatal.

Allons ! roi galant-homme, attache à ta couronne

La tiare…, et ce poids entraînera ton trône.

Et toi, vieille Angleterre, au lion édenté,

De tes vaisseaux brûlés touche l'indemnité !

Et toi, pays du Cid, n'ai-je rien à te dire ?

Incline-toi bien bas devant ton nouveau sire,

Ce roi que t'a légué ce vaillant hidalgo ;

Ce Prim qui, châtié, s'écriait : Castigo.

Peuples dégénérés que la crainte rassemble,

Aux genoux de Guillaume allez tomber ensemble !

Et vous, qui nous devez et du sang et de l'or,

Gardez le tout ensemble, et nos mépris encor.