Les noces de guillot
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Dans les noces toujours se disent les bons mots,
Car la joie et l’amour vont d’une même route :
Tous deux ouvrent l’esprit sans doute ;
Et si dans ces endroits il s’y fait quelques sots,
Si l’on y voit germer les têtes
Des bêtes,
C’est pour le compte des traitants ;
Car le reste des assistants
Ne songe qu’à manger et rire.
Sur ce sujet, il me souvient.
D’un conte qu’on m’a fait, qui fort à, propos vient,
Et tel qu’on me l’a fait, je m’en vais vous le dire.
Aux noces d’un certain Guillot,
Je ne sais s’il y fut fait sot ;
Mais je sais que grosse cohorte
De gens de différente sorte
Et de différent sexe aussi,
Y goba maint chasse-souci ;
Surtout de certaines commères,
Fort friandes des bonnes, chères,
Et de certains encolletés,
S’y tinrent tous pour invités,
Car la fête jamais ne se trouveroit bonne,
Surtout quand femme il y a.
Si quelque abbé n’assistoit en personne,
Pour entonner l’ALLÉLUIA,
Ou pour cajoler. Tant y a
Que dans cette noce-ci
Trois commères sans souci,
Un homme et sa femme aussi,
Et certain porte-soutane,
S’y trouvèrent en caravane.
L’abbé étoit rêveur, triste comme la mort ;
Mais il n’avoit pas tout le tort,
Puisque l’on enlève sa mie :
C’est sa tonton qui se marie.
C’étoit assez pour en devenir fol,
Et pour s’aller casser le col.
Enfin, après bon vin, bon pain et bonne chère,
La femme parla la première ;
De la nouvelle épouse elle dit les bijoux,
La dot qu’elle porte à l’époux,
Ses fonds, ses biens et ses chevances,
Ses qualités, ses alliances.
Enfin que les conjoints sont à jamais heureux :
« Il n’est que moi de malheureux,
Dit le mari d’un ton fort pitoyable ;
Tu ne m’as pas porté la corne d’un seul diable …
— Écoutez-le ! dit la femme en courroux ;
Sachez, mon très-ingrat époux,
Que je n’ai pas porté la corne d’un seul diable,
Mais mille cornes d’autres gens,
Dont nous tirons bien de l’argent. »
Cependant la commère Aimée,
Du jus de Bacchus animée,
Lors s’écrie en riant : « Je vois en ce réduit
Un lit,
Qui servira, toute la nuit,
De champ à sanglante bataille,
Mais pourtant de celles qu’on baille
Sans grand courroux et sans grand bruit.
Nos champions déjà semblent se mettre en ordre ;
Leurs yeux commencent leur débat ;
Ils se défient au combat,
Ils enragent de s’entre-mordre,
Et comme de vrais inhumains,
Ils désirent d’en être aux mains.
Voyez comme les yeux leur brillent !
Pour le combat, comme ils petillent !
Je crains qu’en cette occasion
Il n’y ait quelque effusion
De sang humain ou de quelque autre chose,
Qu’ici vous étaler je n’ose.
— Oh ! pour moi, Lucrèce reprit,
Je n’ai pas beaucoup de l’esprit ;
Mais je n’ai jamais pu comprendre
Gomme une jeune fille, et délicate et tendre,
Peut se résoudre de coucher
Avec un garçon en chemise,
Et je serois bien entreprise,
S’il me venoit ainsi toucher.
— Voyez-vous la sainte Nitouche !
Interrompit Clarisse à ce moment :
Vous ne diriez pas qu’elle y touche !
Elle fait la petite bouche,
Mais on sait bien ses sentiments ;
Elle préfère les serments
De ses amants
À tous les actes de notaire.
Mais ce n’est pas là tout l’affaire !
Continua Clarisse, et d’un ton goguenard ;
Car je gage une grosse somme,
Qu’elle va refuser un parfait honnête homme,
De peur d’épouser un cornard !
— Eh ! tout doux, ma bonne commère !
Répondit Lucrèce en colère ;
Retenez mieux votre courroux :
Que mon fait point ne vous tourmente !
Je n’en agis point comme vous,
Qui, dès lors que le cocu chante,
N’oseriez approcher un bois,
Sans prendre une grande épouvante,
Croyant de votre époux entendre alors la voix. »
Aussitôt la commère Aimée,
En voyant les fers s’échauffer,
Que leur bile étoit enflammée,
Qu’elles alloient se décoiffer,
S’avisa, en femme de bien,
D’y mettre ordre en rompant le chien :
« Quoi ! vous ne dites rien, dit-elle, mon compère
(En s’adressant à messire l’abbé) ?
Oh ! vous ne nous estimez guère !
Vous n’avez point encor parlé ?
Quittez-moi cette humeur et taciturne et morne ;
Car, à vous voir ne dire mot.
L’on vous prendrait bien pour un sot ;
Oui, l’on diroit d’abord que vous avez pris corne.
Quittez-moi cet air de soupir !
Çà, çà, pour me faire plaisir,
Faites-moi vite un petit conte !…
— Madame, dit l’abbé, trop d’honneur me fait honte,
Et sans doute vous vous trompez :
Je ne suis ni marquis ni comte ;
Faire je ne vous puis que des petits abbés.
Cette nouvelle épouse en sait bien quelque chose »
À tant finit ici la glose ;
Car l’on finit bientôt, bientôt on s’en alla,
Et de ceci ni de cela
Jamais personne ne parla.