Les Pamplemousses

By Auguste Lacaussade

Written 1852-01-01 - 1852-01-01

Vous souvient-il ? un jour, assis aux Pamplemousses,

Dans la vallée ombreuse aux ineffables voix,

Je vous disais, au bruit des ondes sur les mousses,

Aux frais gazouillements des oiseaux dans les bois :

« Là-bas, le voyez-vous, ce rêveur lent et triste,

Qui sous les verts palmiers s'éloigne à pas distraits ?

C'est un jeune homme au sein d'apôtre, au front d'artiste ;

Avec la Muse il a des entretiens secrets.

« Son œil pensif, cherchant des bois la quiétude,

Darde parfois l'éclair d'une idéale ardeur ;

Mais tout en lui parfois a la pâle attitude

D'une fleur qu'un insecte aurait piquée au cœur.

« Qu'a-t-il ? Seul, à l'écart, s'il souffre, il veut se taire :

Comme un exilé fier parmi nous égaré,

Il passe à nos cotés songeur et solitaire ;

Rien qu'à les voir, on sent que ses yeux ont pleuré.

« Ah ! quel que soit son mal, respectons sa tristesse ;

Un mystère est au fond des muettes douleurs :

Est-ce amour ou dédain ? est-ce orgueil ou tendresse ?

Qu'importe ! rien n'est vrai dans l'homme que ses pleurs.

« Être inquiet, nature irascible et puissante,

L'artiste a des dégoûts à tout autre inconnus :

Molle et douce à nos pas, rude et pour lui cuisante,

L'herbe de nos sentiers fait saigner ses pieds nus.

« C'est un de ces cœurs faits de force et de faiblesse,

En eux portant l'esprit qui les doit torturer :

Un rien l'exalte, un rien le trouble, un rien le blesse ;

Ce qui nous fait sourire, hélas ! le fait pleurer.

« Lys voilé dont l'encens au vent du beau s'exhale,

Ce cœur que pour l'amour Dieu sans doute a formé,

Ouvert à l'Art, buvant sa rosée idéale,

Semble à tout autre culte être à jamais fermé.

« Et plus fervent encor, quel culte à la nature !

Tout en elle a pour lui de mystiques lueurs,

Et l'on dirait parfois, rêveuse créature,

Qu'il cause avec les vents, les ondes et les fleurs.

« Morne et désabusé, le beau pourtant l'enflamme ;

Poète, il en subit le charme sérieux,

Et, sympathique esprit, une étoile, une femme,

Réjouissent toujours sa pensée et ses yeux.

« Tout à l'heure, en passant à vos côtés, Madame,

Un instant son regard s'est reposé sur vous,

Et soudain à sa lèvre est monté de son âme

Un sourire étonné, mélancolique et doux.

« Ah ! ne rougissez point de ce muet hommage,

Cygne, dont il n'a fait qu'entrevoir les blancheurs ;

Laissez-le dans sa grâce emporter votre image,

Comme un souvenir plein de lointaines fraîcheurs.

« Qui sait ? peut-être un jour, rêvant aux Pamplemousses,

A ce vallon tranquille aux ineffables voix,

A ce bruit cadencé des ondes sur les mousses,

A ces gazouillements des oiseaux dans les bois ;

« Triste et les yeux remplis de ce doux paysage,

Air mol et bleu, jardins où chantent les ruisseaux,

Où blanche il vous a vue à travers le feuillage

Comme un marbre sans tache à l'ombre des berceaux ;

« Qui sait ? peut-être alors, fleur lumineuse et pure,

Votre frais souvenir dans son âme éclora ;

Et ses doigts graveront votre chaste figure

Dans un vers calme et beau que l'avenir lira. »