Les papillons

By Jean Richepin

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

— Papillons, ô papillons,

Restez au ras des sillons,

Tout au plus courez la brande.

C’est assez pour vos ébats.

Qu’allez-vous faire là-bas,

Tout petits sur la mer grande ?

— Laisse-nous, décourageux !

Il faut bien voir d’autres jeux

Que ceux dont on a coutume.

Quand on est lassé du miel,

Ne sais-tu pas que le fiel

Est doux par son amertume ?

— Mais des fleurs pour vos repas,

Là-bas vous n'en aurez pas.

On n'en trouve que sur terre.

Pauvres petits malheureux,

Vous mourrez le ventre creux

Sur l'eau nue et solitaire.

— Ô l'ennuyeux raisonneur

Qui met sur notre bonheur

L'éteignoir d'avis moroses !

Ne vois-tu pas que ces prés

Liquides sont diaprés

De lis, d'œillets et de roses?

— Papillons, vous êtes fous.

Ces fleurs-là, m'entendez-vous,

Ce sont les vagues amères

Où les rayons miroitants

Font éclore le printemps

Dans un jardin de chimères.

— Qu'importe, si nous croyons

Aux fleurs de qui ces rayons

Dorent la belle imposture !

Dût-on ne point les saisir,

N'est-ce pas encor plaisir

Que d'en risquer l'aventure ?

— Allez, vous avez raison.

Comme vous à l’horizon

Mes vœux portent leur offrande.

Poëtes et papillons,

Partons en gais tourbillons,

Tout petits sur la mer grande.