Les Parfums

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Un parfum chante en moi comme un air obsédant :

Tout mon corps se repaît de sa moindre bouffée,

Et je crois que j'aspire une haleine de fée,

Qu'il soit proche ou lointain, qu'il soit vague ou strident.

Fils de l'air qui les cueille ou bien qui les déterre,

Ils sont humides, mous, froids ou chauds comme lui,

Et, comme l'air encor, dès que la lune a lui,

Ils ont plus de saveur ayant plus de mystère.

Oh oui ! dans l'ombre épaisse ou dans le demi-jour,

Se gorger de parfums comme d'une pâture,

C'est bien subodorer l'urne de la Nature,

Humer le souvenir, et respirer l'amour !

Ces doux asphyxieurs aussi lents qu'impalpables

Divinisent l'extase au milieu des sophas,

Et les folles Iñès et les pâles Raphas

En pimentent l'odeur de leurs baisers coupables.

Ils font pour me bercer d'innombrables trajets

Dans l'air silencieux des solitudes mornes,

Et là, se mariant à mes rêves sans bornes,

Savent donner du charme aux plus hideux objets.

Toute la femme aimée est dans le parfum tiède

Qui sort comme un soupir des flacons ou des fleurs,

Et l'on endort l'ennui, le vieux Roi des douleurs,

Avec cet invisible et délicat remède.

Sois béni, vert printemps, si cher aux cœurs blessés,

Puisqu'en ressuscitant la flore ensevelie

Tu parfumes de grâce et de mélancolie

Les paysages morts que l'hiver a laissés.

Tous les cœurs désolés, toutes les urnes veuves

Leur conservent un flair pieux, et l'on a beau

Vivre ainsi qu'un cadavre au fond de son tombeau,

Les parfums sont toujours des illusions neuves.

S'ils errent, dégagés de tout mélange impur,

Rampant sur la couleur, chevauchant la musique,

On est comme emporté loin du monde physique

Dans un paradis bleu chaste comme l'azur !

Mais lorsque se mêlant aux senteurs de la femme

Dont la seule âcreté débauche la raison,

Ils en font un subtil et capiteux poison

Qu'aspirent à longs traits les narines en flamme,

C'est le Vertige aux flux et reflux scélérats

Qui monte à la cervelle et perd la conscience,

Et l'on mourrait alors avec insouciance

Si la Dame aux parfums disait : « Meurs dans mes bras ! »

Complices familiers des lustres et des cierges,

Ils sont tristes ou gais, chastes ou corrupteurs ;

Et plus d'un sanctuaire a d'impures senteurs

Qui vont parler d'amour aux muqueuses des vierges.

Par eux, l'esprit s'aiguise et la chair s'ennoblit ;

Ils chargent de langueur un mouchoir de batiste,

Et pour le sensuel et fastueux artiste,

Ils sont les receleurs du songe et de l'oubli :

— Jusqu'à ce que l'infecte et mordante mixture

De sciure de bois, de son et de phénol

Saupoudre son corps froid, couleur de vitriol,

Dans le coffre du ver et de la pourriture.