Les parques

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Sages et fous, gueux et monarques,

Apprenez un fait tout nouveau :

Bacchus a vidé son caveau

Pour remplir la coupe des Parques.

C'est afin de plaire aux amours,

Qui chantaient d'une voix sonore :

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours !

Du monde éternelle ennemie,

Atropos, au fatal ciseau,

Buvant à longs traits et sans eau,

Sur la table tombe endormie ;

Mais ses deux sœurs filent toujours,

Souriant à qui les implore.

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours !

Lachésis, remplissant sa tasse,

S'écrie : Atropos dort enfin !

Mais trop sec, hélas ! Et trop fin,

Je crains que mon fil ne se casse.

Pour le tremper ayons recours

À ce nectar qui me restaure.

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours !

Garnissant sa quenouille immense,

Clotho lui dit : oui, travaillons ;

De vin arrosons les sillons

Où de mon lin croît la semence.

Cette rosée aura toujours

Le pouvoir de la faire éclore.

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours !

Quand ces Parques, vidant bouteille,

Filent nos jours sans nul souci,

Nous qui buvons gaîment ici,

Craignons qu'Atropos ne s'éveille.

Qu'elle dorme au gré des amours,

Et répétons à chaque aurore :

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours !