Les parricides

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Réjouis-toi, Caïn, au fond de la Géhenne !

Abjure pour jamais ton immortelle haine

Contre les hommes, contre Dieu !

Tu n'es plus le premier en fureur, en démence,

Et l'ère de l'oubli dès aujourd'hui commence

Pour ton nom, maudit en tout lieu !

Oui ! du sang fraternel tu peux laver la trace ;

Car il s'est rencontré, dans notre pauvre race,

De plus odieux scélérats,

Plus dignes de l'horreur des hommes sur la terre,

Plus dignes que sur eux Dieu, le grand juge austère,

Appesantisse un jour son bras !

Écoute : des enfants, pendant une heure amère,

Sous la main des bandits virent tomber .leur mère

Sais-tu, Caïn, ce qu'ils ont fait ?

Elle râlait encore, ils l'ont assassinée…

Pour partager avec la bande forcenée

Sa dépouille, fruit du forfait !

Allons, vieux meurtrier ! relève donc ta lace !

Car la marque du sang y pâlit, et s'efface

Devant un crime plus hideux !

Ne cache plus ainsi tes deux mains homicides !

Montre-les hardiment devant ces parricides :

Car tu sembles pur, auprès d'eux !

Parricides ! Vraiment, ce nom est bien le vôtre,

Vous qui, quand sur la France impudemment se vautre.

Le troupeau grognant des Germains,

Au lieu de vous unir pour sauver la patrie,

Enfoncez le couteau dans sa gorge, meurtrie

Sous les étreintes de leurs mains !

Eh bien ! pour ce forfait, soyez maudits ! L'histoire

Vous mettra sur le front la marque expiatoire

Qu'on imprimait aux scélérats ;

Elle dira qu'à l'heure où l'on tuait la France,

Loin de vous immoler tous à sa délivrance,

C'est vous qui lui teniez les bras !

Moi, qui ne peux haïr, je vous hais, misérables !

Parce, qu'en maudissant vos fureurs exécrables

J'excuse presque le Prussien !

C'est sur vous, non sur lui, que ma haine retombe

Il fait tout pour plonger mon pays dans la tombe,

Mais ce pays n'est pas le sien !

Oui ! vous éclipserez, dans l'histoire future,

Tous ceux qui, profanant la loi de la nature,

De leur race ont versé le sang,

Et même ce Caïn, de renom funéraire ;

Car Caïn, après tout, n'a tué que son frère :

Grâce à vous, il est innocent !