Les Paysans au bord de la mer

By Victor Hugo

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Les pauvres gens de la côte,

L'hiver, quand la mer est haute

Et qu'il fait nuit,

Viennent où finit la terre

Voir les flots pleins de mystère

Et pleins de bruit.

Ils sondent la mer sans bornes ;

Ils pensent aux écueils mornes

Et triomphants ;

L'orpheline pâle et seule

Crie : O mon père ! et l'aïeule

Dit : Mes enfants !

La mère écoute et se penche ;

La veuve à la coiffe blanche

Pleure et s'en va.

Ces cœurs qu'épouvante l'onde

Tremblent dans ta main profonde,

O Jéhovah.

Où sont-ils tous ceux qu'on aime ?

Elles ont peur. La nuit blême

Cache Vénus ;

L'océan jette sa brume

Dans leur âme, et son écume

Sur leurs pieds nus.

On guette, on doute, on ignore

Ce que l'ombre et l'eau sonore

Aux durs combats

Et les rocs aux trous d'éponges,

Pareils aux formes des songes,

Disent tout bas.

L'une frémit, l'autre espère.

Le vent semble une vipère.

On pense à Dieu

Par qui l'esquif vogue ou sombre

Et qui change en gouffre d'ombre

Le gouffre bleu !

La pluie inonde leurs tresses.

Elles mêlent leurs détresses

Et leurs espoirs.

Toutes ces tremblantes femmes

Hélas ! font voler leurs âmes

Sur les flots noirs.

Et, selon ses espérances,

Chacun voit des apparences

A l'horizon.

Le troupeau des vagues saute

Et blanchit toute la côte

De sa toison.

Et le groupe inquiet pleure.

Cet abîme obscur qu'effleure

Le goéland

Est comme une ombre vivante

Où la brebis Épouvante

Passe en bêlant.

Ah ! cette mer est méchante,

Et l'affreux vent d'ouest qui chante

En troublant l'eau,

Tout en sonnant sa fanfare,

Souffle souvent sur le phare

De Saint-Malo.

Dans les mers il n'est pas rare

Que la foudre au lieu de phare

Brille dans l'air,

Et que sur l'eau qui se dresse

Le sloop-fantôme apparaisse

Dans un éclair.

Alors tremblez. Car l'eau jappe

Quand le vaisseau mort la frappe

De l'aviron,

Car le bois devient farouche

Quand le chasseur-spectre embouche

Son noir clairon.

Malheur au chasse-marée

Qui voit la nef abhorrée ;

O nuit ! terreur !

Tout le navire frissonne,

Et la cloche, à l'avant, sonne

Avec horreur.

C'est le hollandais ! la barque

Que le doigt flamboyant marque !

L'esquif puni !

C'est la voile scélérate !

C'est le sinistre Pirate

De l'infini !

Il était hier au pôle

Et le voici ! Tombe et geôle,

Il court sans fin.

Judas songe, sans prière,

Sur l'avant, et sur l'arrière

Rêve Caïn.

Il suffirait, pour qu'une île

Croulât dans l'onde infertile,

Qu'il y passât ;

Il fuit dans la nuit damnée,

La tempête est enchaînée

A ce forçat.

Il change l'onde en hyène,

Et que veut-on que devienne

Le matelot,

Quand, brisant la lame en poudre,

L'enfer vomit dans la foudre

Ce noir brûlot ?

La lugubre goélette

Jette à travers son squelette

Un blanc rayon ;

La lame devient hagarde,

L'abîme effaré regarde

La vision.

Les rocs qui gardent la terre

Disent : Va-t'en, solitaire !

Démon, va-t'en !

L'homme entend de sa chaumière

Aboyer les chiens de pierre

Après Satan.

Et les femmes sur la grève

Se parlent du vaisseau-rêve

En frémissant ;

Il est plein de clameurs vagues ;

Il traîne avec lui des vagues

Pleines de sang.

Et l'on se conte à voix basse

Que le noir vaisseau qui passe

Est en granit,

Et qu'à son bord rien ne bouge,

Les agrès sont en fer rouge,

Le mât hennit.

Et l'on se met en prières,

Pendant que joncs et bruyères

Et bois touffus,

Vents sans borne et flots sans nombre,

Jettent dans toute cette ombre

Des cris confus.

Et les écueils centenaires

Rendent des bruits de tonnerres

Dans l'ouragan ;

Il semble en ces nuits d'automne

Qu'un canon monstrueux tonne

Sur l'océan.

L'ombre est pleine de furie.

O chaos ! onde ahurie,

Caps ruisselants,

Vent que les mères implorent,

Noir gouffre où s'entre-dévorent

Les flots hurlants !

Comme un fou tirant sa chaîne,

L'eau jette des cris de haine

Aux durs récifs ;

Les rocs, sourds à ses huées,

Mêlent aux blêmes nuées

Leurs fronts pensifs.

La mer traîne en sa caverne

L'esquif que le flot gouverne,

Le mât détruit,

Et la barre, et la voilure

Que noue à sa chevelure

L'horrible nuit.

Et sur les sombres falaises

Les pêcheuses granvillaises

Tremblent au vent,

Pendant que tu ris sur l'onde,

De l'autre côté du monde,

Soleil levant !