Les pigeons de la république

By Eugène Manuel

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Doux pigeons, messagers d'amour,

Vous dont tant d'âmes consolées,

Comptant les heures écoulées,

Autrefois fêtaient le retour ;

Vous qui rapportiez sous vos ailes,

Caché dans le plumage blanc,

Le pli que l'on ouvre en tremblant,

Le secret des amours fidèles ;

Vous qui disiez des riens charmants

A l'oreille de vos maîtresses,

Ou frissonniez sous les caresses

Et le long baiser des amants :

Votre rôle n'est plus le même !

Paris a vu les étrangers !

Il n'est plus, pauvres messagers,

Il n'est plus le temps où l'on aime !

Nous souffrons des malheurs sans nom ;

La honte a soufflé sur nos têtes,

Et nous n'avons plus d'autres fêtes

Que les grondements du canon !

Vous faisiez sourire naguère !

Qui de nous eût prédit jamais

Que vous seriez, oiseaux de paix,

Enrôlés pour la grande guerre !

Qu'après l'amour et ses fadeurs,

Il vous faudrait, dans vos voyages,

Porter de plus graves messages

Que tous nos vieux ambassadeurs !

L'orgueil dont s'enivraient les hommes

Se sent-il assez châtié !

Votre instinct nous prend en pitié,

Dans cette impuissance où nous sommes !

Deux millions de détenus

Attendent qu'un ramier réponde ;

Et la cité, reine du monde,

Demande : « Êtes-vous revenus ? »

Paris est le navire en butte

A l'écume de l'ouragan ;

Le col pris dans l'étroit carcan,

C'est le fier prisonnier qui lutte !

Parlez ! voit-on vers l'horizon

Blanchir les lignes de la rive ?

Sait-on si notre frère arrive,

Prêt à forcer notre prison ?

Parlez ! la France est-elle en marche ?

Son cœur au nôtre est-il uni ?

Tenez-vous le rameau béni,

Comme la colombe de l'arche ?

A nos captifs promettez-vous

La délivrance qu'on prépare ?

Le flot du conquérant barbare

Va-t-il décroître autour de nous ?

Parlez ! Dans les bois, dans les plaines,

Sur les coteaux, le long des champs,

Avez-vous entendu les chants

Des légions républicaines ?

Avez-vous vu leur pas hardi

Frapper le sol en longues files ?

Vient-on des hameaux et des villes ?

Vient-on du Nord et du Midi ?

On vient ! votre aile palpitante

Bat plus joyeuse au colombier !

Béni soit ce frêle papier,

Espoir d'une héroïque attente !

Votre vol est officiel :

C'est le salut qu'il nous annonce !

La France a dicté la réponse,

Et vous nous l'apportez du ciel !