Les plaintes de galatée
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Je suis seule, Pygmalion !
Seule au milieu du temple où tes mains m'ont placée !
Seule !… et le jour s'apaise, et les vois d'alcyon
Emportent vers Laodicée
Les derniers rayons du soleil !…
C'est d'aujourd'hui pourtant, que, grâce à ta prière,
Mes yeux d'agate grise ont connu la lumière
Et mon corps d'ivoire l'éveil !
Pourquoi ce soir me laisser seule ?
Puisque depuis longtemps tu m'imposes ta loi,
Tu tournes et polis mes membres sur ta meule
Et cisèles même l'émoi
Sur mon visage encor frigide,
Puisque tu m'as créée égale à ton désir,
Hors du temple où Kypris m'avait fait tressaillir
Il t'incombait d'être mon guide !
Car ton effort nous a liés !
Du jour où tu rêvas devant le bloc d'ivoire
Nos destins ont coulé des mêmes sabliers !
Tu ne pensais qu'à la victoire
De créer un être parfait,
Et tu ne pris pas garde, artisan de mes peines,
Que les Parques, dans l'ombre, avaient noué deux laines
Au fuseau que nul ne défait !
Tu croyais pouvoir te complaire
A tirer du néant les forces d'un beau corps,
Tu ne prévoyais pas que ton acte arbitraire
Comportait peut-être un remords
Ou t'imposait une contrainte ;
Car si l'œuvre est marquée au coin du créateur,
L'effort qu'elle a causé, fut-il plein de douceur,
Doit graver en lui son empreinte !
De quel droit laisserais-tu donc
La tâche aussitôt faite ? As-tu quelque autre rêve ?
Et celui qui prit forme a-t-il semblé trop long
Pour que ta constance l'achève ?
Aurais-tu vraiment oublié
Ces jours d'espoir et de labeur, où la matière
Encore fruste, entre tes doigts semblait légère
Et déjà vivante à moitié ?
Ces jours-là, dans ma gangue étroite,
Je sentais ton désir m'animer à demi !
Je sentais ton regard qui pénètre et convoite
Traverser mon front endormi,
Et quand, parfois, touchant ma lèvre,
Tu creusais plus aigu mon sourire d'émail,
Savais-tu si ta main s'échauffait au travail
Ou si moi je brûlais de fièvre ?
J'étais inerte encor, c'est vrai,
Mais loin d'être insensible ! et c'est par la souffrance
Que tu m'initias au Kosmos ignoré !
Ne cherchant que la ressemblance
Entre l'œuvre et ton idéal,
Malgré moi tu forçais et mon être et mon geste
A sortir du repos, et tout ce long conteste
Fut par moment presque brutal !
Ah ! ‒ se peut-il que tu l'oublies !
Oublieras-tu de même, ô Maître ! le matin
Où l'aurore a teinté nies épaules polies
Lorsque tu dévoilas enfin
Devant la porte grande ouverte
Ma statue achevée ! Oublieras-tu les vœux
Dont ta voix tremblait toute en implorant les Dieux
D'animer pour toi l'œuvre offerte ?
Et pour obtenir leurs faveurs
Tu voulus jusqu'au temple amener ta conquête,
Et tu posas sur ma blancheur de blanches fleurs
Et des narcisses sur ma tête
Avant de me placer debout
Au milieu de ton char tapissé de feuillages
Nouveaux, à peine verts… Souviens-toi des présages
Leurs rameaux simulaient un joug…
Souviens-toi… Laisse-la revivre
Cette aube ensoleillée encor proche de nous !
La terre frémissait, et l'abeille était ivre
D'avoir bu sur les bourgeons roux
De la vigne unie aux glycines
Le suc d'un premier miel !… A travers le printemps
Tu conduisis mon char rustique, aux pas tintants
De ta taure à belles tétines !
Et nous suivions l'étroit chemin
Sous de vieux amandiers fleuris de jeunes roses,
Entre lesquels le temple apparaissait soudain…
Et les branches fraîches écloses,
Jetant au ciel leur bouquet clair,
Semblaient offrir les renouveaux à la déesse,
Tandis qu'au loin, là-bas, sous un vent de caresse,
L'écume fleurissait la mer !
Je sentis la houle marine
Pareillement éclore un tendre rythme en moi…
La jeunesse du monde emplissait ma poitrine,
Et je subis enfin la loi
Qui régit jusqu'aux grains des sables,
Aux premiers battements cadencés de mon cœur !
…Mais j'ignorais encor le vrai nom du bonheur
Et ses biens inconnus semblaient impérissables !
Oui ! ce. n'est vraiment qu'à l'autel,
Où brûlaient par tes soins et l'encens et la myrrhe,
Alors que la Déesse, exauçant ton appel,
Provoquait en moi son délire
Et troublait ma chair. chaste encor,
Que je compris soudain comme la vie est brève,
Le bonheur court, et que pourtant le temps du rêve
Ne suffit pas à son essor !
J'appris, dans ce premier vertige,
Tout le prix de l'amour et sa lourde rançon,
Et que notre destin, trop fugitif, inflige
Et mêle à notre passion
L'angoisse de nos morts fatales !
J'avais vu le pouvoir de ma propre beauté,
Et je tremblai dès lors que sa fragilité
N'effeuillât trop tôt ses pétales !
Je compris tout ensemble hélas !
La force de la vie, et les bornes qu'assigne
A nos desseins, notre inéluctable trépas !
A la fois la valeur insigne
Et la vanité du trésor !
Et l'amour m'apparut sous de sombres auspices,
Puisque tu ne l'obtins qu'après le sacrifice
De sept béliers à cornes d'or !
…Ainsi m'as-tu faite bien tienne !
Tienne par le désir, et tienne par l'effroi !
Consacrée à Vénus, il convient que j'apprenne
Tous ses mystères avec -toi !
Le despotisme de son règne,
Par ta prière même, appesantit mon cœur,
J'en connais la joie et la crainte… et sa douceur
J'attends que ta voix me l'enseigne…
Reviens, reviens, Pygmalion !
Dissipe entre tes bras mes nocturnes alarmes,
Afin que nous mêlions ma plainte à ta chanson,
Ton doux rire à mes tendres larmes,
Et que, par le sommeil surpris,
Nos rêves du couchant renaissent à l'aurore !
Ah ! viens cueillir, pendant qu'elle fleurit encore,
La rose rouge de Kypris !