Les plaintes de galatée

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Je suis seule, Pygmalion !

Seule au milieu du temple où tes mains m'ont placée !

Seule !… et le jour s'apaise, et les vois d'alcyon

Emportent vers Laodicée

Les derniers rayons du soleil !…

C'est d'aujourd'hui pourtant, que, grâce à ta prière,

Mes yeux d'agate grise ont connu la lumière

Et mon corps d'ivoire l'éveil !

Pourquoi ce soir me laisser seule ?

Puisque depuis longtemps tu m'imposes ta loi,

Tu tournes et polis mes membres sur ta meule

Et cisèles même l'émoi

Sur mon visage encor frigide,

Puisque tu m'as créée égale à ton désir,

Hors du temple où Kypris m'avait fait tressaillir

Il t'incombait d'être mon guide !

Car ton effort nous a liés !

Du jour où tu rêvas devant le bloc d'ivoire

Nos destins ont coulé des mêmes sabliers !

Tu ne pensais qu'à la victoire

De créer un être parfait,

Et tu ne pris pas garde, artisan de mes peines,

Que les Parques, dans l'ombre, avaient noué deux laines

Au fuseau que nul ne défait !

Tu croyais pouvoir te complaire

A tirer du néant les forces d'un beau corps,

Tu ne prévoyais pas que ton acte arbitraire

Comportait peut-être un remords

Ou t'imposait une contrainte ;

Car si l'œuvre est marquée au coin du créateur,

L'effort qu'elle a causé, fut-il plein de douceur,

Doit graver en lui son empreinte !

De quel droit laisserais-tu donc

La tâche aussitôt faite ? As-tu quelque autre rêve ?

Et celui qui prit forme a-t-il semblé trop long

Pour que ta constance l'achève ?

Aurais-tu vraiment oublié

Ces jours d'espoir et de labeur, où la matière

Encore fruste, entre tes doigts semblait légère

Et déjà vivante à moitié ?

Ces jours-là, dans ma gangue étroite,

Je sentais ton désir m'animer à demi !

Je sentais ton regard qui pénètre et convoite

Traverser mon front endormi,

Et quand, parfois, touchant ma lèvre,

Tu creusais plus aigu mon sourire d'émail,

Savais-tu si ta main s'échauffait au travail

Ou si moi je brûlais de fièvre ?

J'étais inerte encor, c'est vrai,

Mais loin d'être insensible ! et c'est par la souffrance

Que tu m'initias au Kosmos ignoré !

Ne cherchant que la ressemblance

Entre l'œuvre et ton idéal,

Malgré moi tu forçais et mon être et mon geste

A sortir du repos, et tout ce long conteste

Fut par moment presque brutal !

Ah ! ‒ se peut-il que tu l'oublies !

Oublieras-tu de même, ô Maître ! le matin

Où l'aurore a teinté nies épaules polies

Lorsque tu dévoilas enfin

Devant la porte grande ouverte

Ma statue achevée ! Oublieras-tu les vœux

Dont ta voix tremblait toute en implorant les Dieux

D'animer pour toi l'œuvre offerte ?

Et pour obtenir leurs faveurs

Tu voulus jusqu'au temple amener ta conquête,

Et tu posas sur ma blancheur de blanches fleurs

Et des narcisses sur ma tête

Avant de me placer debout

Au milieu de ton char tapissé de feuillages

Nouveaux, à peine verts… Souviens-toi des présages

Leurs rameaux simulaient un joug…

Souviens-toi… Laisse-la revivre

Cette aube ensoleillée encor proche de nous !

La terre frémissait, et l'abeille était ivre

D'avoir bu sur les bourgeons roux

De la vigne unie aux glycines

Le suc d'un premier miel !… A travers le printemps

Tu conduisis mon char rustique, aux pas tintants

De ta taure à belles tétines !

Et nous suivions l'étroit chemin

Sous de vieux amandiers fleuris de jeunes roses,

Entre lesquels le temple apparaissait soudain…

Et les branches fraîches écloses,

Jetant au ciel leur bouquet clair,

Semblaient offrir les renouveaux à la déesse,

Tandis qu'au loin, là-bas, sous un vent de caresse,

L'écume fleurissait la mer !

Je sentis la houle marine

Pareillement éclore un tendre rythme en moi…

La jeunesse du monde emplissait ma poitrine,

Et je subis enfin la loi

Qui régit jusqu'aux grains des sables,

Aux premiers battements cadencés de mon cœur !

…Mais j'ignorais encor le vrai nom du bonheur

Et ses biens inconnus semblaient impérissables !

Oui ! ce. n'est vraiment qu'à l'autel,

Où brûlaient par tes soins et l'encens et la myrrhe,

Alors que la Déesse, exauçant ton appel,

Provoquait en moi son délire

Et troublait ma chair. chaste encor,

Que je compris soudain comme la vie est brève,

Le bonheur court, et que pourtant le temps du rêve

Ne suffit pas à son essor !

J'appris, dans ce premier vertige,

Tout le prix de l'amour et sa lourde rançon,

Et que notre destin, trop fugitif, inflige

Et mêle à notre passion

L'angoisse de nos morts fatales !

J'avais vu le pouvoir de ma propre beauté,

Et je tremblai dès lors que sa fragilité

N'effeuillât trop tôt ses pétales !

Je compris tout ensemble hélas !

La force de la vie, et les bornes qu'assigne

A nos desseins, notre inéluctable trépas !

A la fois la valeur insigne

Et la vanité du trésor !

Et l'amour m'apparut sous de sombres auspices,

Puisque tu ne l'obtins qu'après le sacrifice

De sept béliers à cornes d'or !

…Ainsi m'as-tu faite bien tienne !

Tienne par le désir, et tienne par l'effroi !

Consacrée à Vénus, il convient que j'apprenne

Tous ses mystères avec -toi !

Le despotisme de son règne,

Par ta prière même, appesantit mon cœur,

J'en connais la joie et la crainte… et sa douceur

J'attends que ta voix me l'enseigne…

Reviens, reviens, Pygmalion !

Dissipe entre tes bras mes nocturnes alarmes,

Afin que nous mêlions ma plainte à ta chanson,

Ton doux rire à mes tendres larmes,

Et que, par le sommeil surpris,

Nos rêves du couchant renaissent à l'aurore !

Ah ! viens cueillir, pendant qu'elle fleurit encore,

La rose rouge de Kypris !