Les Pouliches

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Frissonnantes, ridant leur peau gris-pommelé

Au moindre frôlement des zéphyrs et des mouches,

Les pouliches, non loin des grands taureaux farouches,

Trottinent sur les bords du pacage isolé.

Dans ce vallon tranquille où les ronces végètent

Et qu'embrume l'horreur des joncs appesantis,

La sauterelle joint son aigre cliquetis

Aux hennissements courts et stridents qu'elles jettent.

Dressant leurs jarrets fins et leur cou chevelu,

Elles tremblent de peur au bruit du train qui passe,

Et leurs yeux inquiets interrogent l'espace

Depuis l'arbre lépreux jusqu'au rocher velu.

Et tandis qu'on entend prononcer des syllabes

Aux échos du ravin plein d'ombre et de fracas,

Elles enflent au vent leurs naseaux délicats,

Fiers comme ceux du zèbre et des juments arabes.

L'averse dont le sol s'embaume, et qui dans l'eau

Crépite en dessinant des ronds qui s'entrelacent ;

Les lames d'argent blanc qui polissent et glacent

Le tronc du jeune chêne et celui du bouleau ;

Un lièvre qui s'assied sur les mousses crépues ;

Des chariots plaintifs dans un chemin profond :

Autant de visions douces qui satisfont

La curiosité des pouliches repues.

Même en considérant les margots et les geais

Qui viennent en amis leur conter des histoires,

Elles ont tout l'éclat de leurs prunelles noires :

C'est du feu pétillant sous des globes de jais !

Elles mêlent souvent à leurs douces querelles

Le friand souvenir de leurs mères juments,

Et vont avec de vifs et gentils mouvements

Se mordiller le ventre et se téter entre elles.

Leur croupe se pavane, et leur toupet joyeux,

S'échappant du licol en cuir qui les attache,

Parfois sur leur front plat laisse voir une tache

Ovale de poils blancs lisses comme des yeux.

Autour des châtaigniers qui perdent leur écorce,

Elles ont dû passer la nuit à l'air brutal,

Car la rosée, avec ses gouttes de cristal,

Diamante les bouts de leur crinière torse.

Mais bientôt le soleil flambant comme un enfer

Réveillera leur queue aux battements superbes

Et fourbira parmi les mouillures des herbes

Leurs petits sabots blonds encor vierges du fer.