Les prisonniers de guerre en marche

By Hippolyte Baye

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Allons, conscrit, ranime ton courage.

De notre escorte il faut suivre le pas.

Le faible oiseau qui tourne dans l'orage,

Gémit en vain, mais ne s'arrête pas.

Prends ce bâton : dans un vallon kabyle

Je le taillai d'un olivier âgé.

Sur mon vieux bras, soutiens ton pied débile.

Je sais souffrir, moi, j'ai plus d'un congé.

Le malheur coûte à ton âme encor tendre.

Ah ! trop de maux sur ta tête ont fondu !

La loi d'abord au. foyer vint te prendre ;

Deux mois après, marche et combat perdu.

Un peu de gloire eût doré nos fatigues.

Sans l'espérer, l'ennemi fut vainqueur.

Nos généraux, aguerris dans les brigues,

Cherchaient en vain leur science — ou leur cœur.

Jeune, jeté sur le brûlant rivage

De cette Afrique, au nom français depuis,

Je fus traîné longtemps en esclavage

Dans un désert que n'humecte aucun puits.

Courbé, souffrant, je pleurai ma défaite.

Puis la fierté chassa le désespoir.

Même captif, il doit lever la tête

Celui qui fit jusqu'au bout son devoir.

Un roi voisin fit déborder la coupe

Pleine déjà de fiel et de dédain.

On cria : « Guerre ! » Une brillante troupe

Du Louvre alors éblouit le jardin.

Mais le palais qui fût jadis une aire

Avait nourri des paons au lieu d'aiglons ;

Et nous payons leur splendeur adultère,

Toi de tes pleurs, moi de mes vieux galons.

Les Allemands, ivres de leur victoire,

Nous froissent tous d'un talon méprisant.

Pas un ne sait, purifiant sa gloire,

De son respect nous faire le présent.

Pourtant la France, à leur race plaintive,

A mille fois offert son sein tendu.

Ce sein béni de leur mère adoptive,

Comme ils sont fiers tous de l'avoir mordu !

A trop conter ma colère s'attise.

Viens, mon enfant, marchons silencieux,

Morbleu ! des pleurs sur ma moustache grise ?

Heureusement, la nuit tombe des cieux.

De notre soir, bien que chargé d'orages,

Peut naître encore un radieux matin.

La Liberté, mère des grands courages,

Oui, j'en suis sûr, domptera le Destin.