Les prisons et les prières

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Pleurez : comptez les noms des bannis de la France :

L’air manque à ces grands cœurs où brûle tant d’espoir.

Jetez la palme en deuil, au pied de leur souffrance ;

Et passons : les geôliers seuls ont droit de les voir !

Passons : nos bras pieux sont sans force et sans armes ;

Nous n’allons point traînant de fratricides vœux ;

Mais, femmes, nous portons la prière et les larmes,

Et Dieu, le Dieu du peuple en demande pour eux.

Voyez vers la prison glisser de saintes âmes ;

Salut ! vous qui cachez vos ailes ici-bas :

Sous vos manteaux mouillés et vos pâleurs de femmes,

Que de cendre et de boue ont entravé vos pas !

Salut ! vos yeux divins rougis de larmes vives

Reviennent se noyer dans ce monde étouffant ;

Vous errez, comme alors, au Jardin des Olives ;

Car le Christ est en peine et Judas triomphant.

Oui, le Christ est en peine ; il prévoit tant de crimes !

Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers !

Il revoit dans son sang nager tant de victimes,

Qu’il veut mourir encor pour fermer les enfers !

Courez, doux orphelins, montez dans la balance ;

Priez pour les méchants qui vivent sans remords ;

Rachetez les forfaits des pleurs de l’innocence,

Et dans un flot amer lavez nos pauvres morts !

Et nous, n’envoyons plus à des guerres impies

Nos fils adolescents et nos drapeaux vainqueurs ;

Avons-nous amassé nos pieuses charpies

Pour les baigner du sang le plus pur de nos cœurs ?

Pitié ! nous n’avons plus le temps des longues haines :

La haine est basse et sombre ; il fait jour ! il fait jour !

France l il faut aimer, il faut rompre les chaînes,

Ton Dieu, le Dieu du peuple a tant besoin d’amour !