Les pyrénées

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Pourquoi suis-je, ô mes Pyrénées,

Attiré sans cesse vers vous,

Et, riantes ou ravinées,

Qu'avez-vous pour moi de si doux ?

Lorsque j'arrive de Provence

A travers des champs de maïs,

D'où vient que je sens à l'avance

Votre odeur de gouffre et de lys ?

D'où vient qu'à vingt ans comme à douze

Je suis debout dans le wagon,

Dès qu'on a dépassé Toulouse,

Pour vous chercher à l'horizon ?

Et sitôt qu'au béret d'un pâtre

Je connais que vous approchez,

Quel est ce courant d'air bleuâtre

Qui m'aspire entre vos rochers ?

D'où vient que, lorsque à votre charme

Je veux résister, c'est vraiment

Comme si par le fer d'une arme

Je rendais plus fort un aimant ?

D'où vient que pour moi, sur la terre,

Il n'est d'Alpes ni d'Apennins

M'attirant avec ce mystère

Qu'ont les grands pouvoirs féminins ?

D'où vient qu'en Tyrol et qu'en Suisse,

Où je suis allé par hasard,

Il n'est pas un chamois qui puisse

Me sembler beau comme un isard ?

Où donc est-elle cette force

A quoi je sens que j'obéis ?

Dans quelle fleur ? Sous quelle écorce ?

D'où vient que j'aime ce pays ?

J'aurais pu le trouver superbe

Sans le trouver aussi charmant :

Quelle est, entre ses herbes, l'herbe

D'où naquit cet enchantement ?

Lézard vivant ou feuille morte,

Un talisman se glissa-t-il

Dans l'humble butin qu'on rapporte

D'une course au bord d'un péril ?

Qui de vous est une amulette,

Caillou blanc où luit un mica,

Pierre à l'odeur de violette,

Bouquet au parfum d'arnica ?

Quels cristaux, quelles marcassites,

Grands monts où je me trouve heureux,

Font-ils que, né loin de vos sites,

Je me sens adopté par eux ?

Effleurai-je une mandragore

Dans les racines d'un sapin

Quand je me rendais à Bigorre

En passant par le col d'Aspin ?

Je n'ai pas l'âme montagnarde :

D'où vient que vous, me retenez,

Pâle ciel que le mont regarde

Avec de grands lacs étonnés ?

Est-il une Circé des neiges

Versant son philtre au ruisseau clair ?

Où donc êtes-vous, sortilèges ?

Dans l'eau, dans la terre ou dans l'air ?

Je cherche… D'où m'êtes-vous nées,

Tendresses pour ce haut jardin ?

— Mais dans le soir des Pyrénées,

Ma mémoire s'ouvre soudain.

Dans le soir une phrase vole,

Par mon père dite jadis :

« Ta grand'mère était espagnole »

Ma grand'mère était, de Cadix !

Ah ! je comprends montagne verte,

Pourquoi, souvent, dans vos sentiers,

J'ai marché d'un pas plus alerte

En rencontrant, des muletiers !

Au tournant poudreux d'une route,

Je comprends, quand je vous entends,

Pourquoi, toujours, je vous écoute

Grelots sonores, si longtemps !

Voilà pourquoi, sous les étoiles,

Je vous guettais au coin des ponts,

Attelages couverts de toiles,

De sparterie et de pompons !

Pourquoi j'aimais voir les saccades

Que l'âne imprime aux cacolets

Lancer dans l'argent des cascades,

Des grains de raisins violets !

Tout s'explique, — et, bal du dimanche,

Pourquoi, toujours, mon cœur battit

Lorsque l'espadrille était blanche

Et que le pied était petit !

Je n'étais pas traître ou fantasque

Quand j'aimais, dans les bruits du bal.

Presque autant le tambour de basque

Que le tambourin provençal.

Ce n'est pas l'odeur forestière

Que je demande au sapin bleu,

C'est le parfum de la frontière

D'un pays dont je suis un peu.

Car l'Espagne qui me possède

Et qui fait que je vais, là-haut,

— Laissant en bas la brise tiède, —

A la rencontre du vent chaud,

Ce n'est pas cette espagnolade

Qui pendant un instant vous a

Lorsqu'on mord dans une grenade

Ou qu'on respire un mimosa ;

Ni la jeune espagnolerie

Qui vous prend quand on lit Musset

Et qu'une basquine fleurie

Passe dans votre rêve… c'est

Une Espagne en mon cœur vivante

Au point que, lorsqu'il bat le soir,

C'est elle, à grands coups, qui s'évente

De son petit éventail noir !

Donc, à ma lyre — est-ce une tare ?

Mais avec fierté je le dis ! —

J'ai quelques cordes de guitare :

Ma grand'mère était de Cadix !

Et, ma race, tu m'accompagnes

Lorsque ici je cherche, en rôdant

Sur la lisière des Espagnes,

Un pittoresque plus ardent.

Si j'aime un nerveux paysage,

C'est que je promène sur lui

Les yeux qu'avait dans son visage

Celle à qui je pense aujourd'hui.

Quelques piments dans un platane,

Un foulard jaune, un grand manteau,

Éveillent la voix gaditane

Dont parle en moi le contralto.

Et c'est pourquoi, souvent, je semble,

Bien qu'immobile, voyager :

Un doux fil qu'on tire et qui tremble

Me relie à quelque oranger !

C'est la raison, blondes cigales,

De mon goût pour les grillons bruns,

Et de ces humeurs inégales

Que me reprochent quelques-uns !

Mes autres aïeux voient sans haine

Cette étrangère qu'il y a

Dans la famille phocéenne

Que je tiens de Massilia ;

Mais elle ! sa race est jalouse,

Et, quand mon âme a des sursauts.

Je crois bien que cette Andalouse

Me dispute à ces Provençaux !

Ah ! quand je sens mon énergie

Se briser en moi d'un coup sec,

Je suis pris d'une nostalgie

Qui ne vient pas d'un marin grec !

L'ancêtre que je commémore

Lorsque ainsi je deviens rêveur,

C'est peut-être, ô Cadix ! un More

Dont la romance est dans mon cœur.

Et ce qui vers vous, Pyrénées,

Sans cesse me ramènera,

C'est que vous êtes dessinées

Avec des fiertés de sierra !

C'est que le vent chaud vient vous battre,

Ce vent énervant et subtil

Qui fait rire comme Henri Quatre

Et pleurer comme Boabdil !

C'est que votre terre, voisine

D'un sol où j'ai quelque cousin,

Reste encore si sarrasine

Qu'un blé s'y nomme sarrasin ;

C'est que toujours votre nature

Garde en son frémissant décor

Une arabe désinvolture,

— Et l'écho sublime d'un cor !

Je comprends de quel atavisme

M'est venu ce besoin moral

De sentir un fond d'héroïsme

Au tableau le plus pastoral.

Mon goût même devient logique :

Voilà pourquoi, vent africain,

Il me faut une Géorgique

Retouchée un peu par Lucain !

Et, Galice, Aragon, si proches

De ces cimes qu'on voit blanchir,

Pourquoi, toujours, devant ces roches

J'aime vivre — sans les franchir !

Votre Espagne, pour mon Espagne

Qui n'est qu'une goutte de sang,

Si je passais cette montagne,

Aurait un parfum trop puissant !

Mais ce que la France y mélange

Rend ici le parfum léger,

Et tout m'est doucement étrange

Sans que rien me soit étranger.

Superbe, et bien assez vermeille

Devant l'Espagne qui l'est trop,

La montagne est comme Corneille

Adaptant Guilhem de Castro !

Elle mêle une noble mousse

Aux rocs qu'un tonnerre ouvragea :

C'est de l'Espagne encore douce

Et de la France âpre déjà.

Ceux que le béret auréole

S'ajoutent, d'un air que je sais,

Ce rien de bravade espagnole

Qui rendit toujours plus français !

Les fouets claquent en mousquetade,

Les mots chantent sous le balcon,

Et déjà la rodomontade

Roule de l'èr dans le gascon.

Folie où la raison chuchote,

La bravoure du béarnais

Porte Sancho sous Don Quichotte

Comme un gilet sous un harnais.

La sombre cape où l'on s'engonce

Ne se voit pas encor souvent ;

Mais l'œil sous le sourcil s'enfonce,

Et la fenêtre sous l'auvent.

Lorsque tourbillonnent ces rondes

Que l'on noue autour des pressoirs,

Quelques femmes sont encor blondes,

Tous les raisins ne sont pas noirs !

Au seuil des blanches maisonnettes

Danse un couple auquel je ne vois

Pas encore des castagnettes…

Déjà des claquements de doigts !

La danseuse, brusque et gentille,

Est encor française… Elle l'est…

Mais on dirait que la mantille

Commence dans le capulet !

Au fond des églises agrestes,

Riantes comme leurs curés,

Les ferveurs sont encor modestes,

Les autels déjà trop dorés !

D'une tendresse encor française,

La foi qui dans ces roches vit

Aurait peur de sainte Thérèse,

Et Bernadette lui suffit !

Devant ces crêtes mitoyennes

Voilà pourquoi je suis si bien :

Toute la France de mes veines

Dans ce clair pays me retient ;

Car, parmi tout mon sang, vous n'êtes,

O goutte de sang espagnol,

Que comme entre mille alouettes

Un furtif petit rossignol !

Et si j'aime, depuis l'enfance,

Sous ce ciel venir, et rester,

C'est qu'ici, sans quitter ma France,

J'entends mon Espagne chanter !