Les regrets d'un infidèle

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Oui, c'en est fait, Isore, un sentiment vainqueur

Triomphe du nœud qui nous lie !

Pauvre Isore ! j'ai vu Délie :

Délie a tous mes vœux, Délie a tout mon cœur.

Et, tandis que la nuit obscure

Protége, loin de toi, nos muets entretiens ;

Tandis que ma bouche parjure

Appelle des baisers qui ne sont plus les tiens,

Aux tremblantes lueurs d'une lampe affaiblie

Tu relis le dernier serment

De l'infidèle qui t'oublie ;

Tu songes à l'amour, et tu n'as plus d'amant !

Je suis déjà puni. Ta rivale a des charmes…

Eh bien ! ton souvenir est encor plus puissant.

Je te pleure en te trahissant :

La légère inconstance a donc aussi des larmes !

Jamais, hélas ! oh ! non, jamais

L'orgueilleuse beauté que malgré moi j'adore

N'aimera comme tu m'aimais ;

Je le sais, et pourtant je le fuis, pauvre Isore !

Ta confiance encore ajoute à mon malheur.

Parfois, sortant des bras de la rivale heureuse,

Fatigué des transports d'une nuit amoureuse,

Je t'aborde, l'air vague et le front sans couleur :

N'importe ! Loin de toi toute crainte est bannie ;

Tu ne soupçonnes pas l'infidèle insomnie

Qui sur mes traits changés imprime la pâleur ;

Seulement ta bouche m'accuse

De consumer ma vie au sein des longs travaux,

Et de consacrer à ma muse

L'heure où le doux sommeil balance ses pavots.

Je souris tristement à l'erreur qui t'abuse.

Mais lorsque tu me dis : « Je compte sur ta foi ;

Ne m'abandonne pas, je me confie à toi, »

Alors mon cœur succombe au trouble qui l'oppresse ;

Je sens l'aveu cruel s'échapper à moitié ;

Et toi, tu crois à ma tendresse,

Qui n'est plus que de la pitié.

Quand finira l'erreur dont tu jouis encore,

Combien de larmes vont couler !

Je plaindrai tes douleurs. et, sans les consoler,

Je répéterai : « Pauvre Isore !… »

Périsse, périsse le jour

Où la fière Délie usurpa ton empire !

Périssent ses attraits et son fatal sourire !

Périsse même son amour !

Qu'ai-je dit ? Peut-être Délie

Un jour d'Isore en pleurs vengera l'abandon :

Oublié comme je t'oublie,

Je viendrai, douce Isore, implorer un pardon ;

Mais en vain : le dieu qui console,

Le temps aura donné ton cœur

A quelque autre amant moins frivole,

Et plus digne de son bonheur.