Les rémois
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Il n’est cité que je préfère à Reims :
C’est l’ornement et l’honneur de la France ;
Car, sans compter l’Ampoule et les bons vins,
Charmants objets y sont en abondance.
Par ce point-là, je n’entends, quant à moi,
Tours ni portaux, mais gentilles galoises ;
Ayant trouvé telle de nos Rémoises
Friande assez pour la bouche d’un roi.
Une avoit pris un peintre en mariage,
Homme estimé dans sa profession :
Il en vivoit ; que faut-il davantage ?
C’étoit assez pour sa condition.
Chacun trouvoit sa femme fort heureuse :
Le drôle étoit, grâce à certain talent,
Très-bon époux, encor meilleur galant.
De son travail mainte dame amoureuse
L’alloit trouver ; et le tout à deux fins :
C’étoit le bruit, à ce que dit l’histoire.
Moi qui ne suis, en cela, des plus fins,
Je m’en rapporte à ce qu’il en faut croire.
Dès que le sire avoit donzelle en main,
Il en rioit avecque son épouse.
Les droits d’hymen allant toujours leur train,
Besoin n’étoit qu’elle fit là jalouse.
Même elle eût pu le payer de ses tours,
Et comme lui voyager en amours ;
Sauf d’en user avec plus de prudence,
Ne lui faisant la même confidence.
Entre les gens qu’elle sut attirer,
Deux siens voisins se laissèrent leurrer
À l’entretien libre et gai de la dame ;
Car c’étoit bien la plus trompeuse femme
Qu’en ce point-là l’on eût su rencontrer,
Sage surtout, mais aimant fort à rire.
Elle ne manque incontinent de dire
À son mari l’amour des deux bourgeois
(Tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes) ;
Lui raconta mot pour mot leurs fleurettes,
Pleurs et soupirs, gémissements gaulois.
Ils avoient lu, ou plutôt ouï dire,
Que d’ordinaire en amour on soupire ;
Ils tâchoient donc d’en faire leur devoir,
Que bien, que mal, et selon leur pouvoir :
À frais communs se conduisoit l’affaire.
Ils ne devoient nulle chose se taire :
Le premier d’eux qu’on favoriseroit,
De son bonheur part à l’autre feroit.
Femmes, voilà souvent comme on vous traite !
Le seul plaisir est ce que l’on souhaite ;
Amour est mort : le pauvre compagnon
Fut enterré sur les bords du Lignon ;
Nous n’en avons ici ni vent ni voie.
Vous y servez de jouet et de proie
À jeunes gens indiscrets, scélérats :
C’est bien raison qu’au double on le leur rende :
Le beau premier qui sera dans vos lacs,
Plumez-le-moi, je vous le recommande.
La dame donc, pour tromper ses voisins,
Leur dit un jour : « Vous boirez de nos vins,
Ce soir, chez nous. Mon mari s’en va faire
Un tour aux champs ; et le bon de l’affaire,
C’est qu’il ne doit au gîte revenir.
Nous nous pourrons à l’aise entretenir.
— Bon ! dirent-ils. Nous viendrons sur la brune. »
Or, les voilà compagnons de fortune.
La nuit venue, ils vont au rendez-vous.
Eux introduits, croyant ville gagnée,
Un bruit survint, la fête fut troublée ;
On frappe à l’huis. Le logis aux verrous
Étoit fermé : la femme, à la fenêtre,
Court, en disant : « Celui-là frappe en maître !
Seroit-ce point, par malheur, mon époux ?
Oui ; cachez-vous, dit-elle ; c’est lui-même.
Quelque accident, ou bien quelque soupçon,
Le font venir coucher à la maison,
Nos deux galants, dans ce péril extrême,
Se jettent vite en certain cabinet :
Car s’en aller, comment auroient-ils fait ?
Ils n’avoient pas le pied hors de la chambre,
Que l’époux entre, et voit au feu le membre
Accompagné de maint et maint pigeon ;
L’un au hâtier, les autres au chaudron.
Oh ! oh ! dit-il, voilà bonne cuisine !
Qui traitez-vous ? — Alis, notre voisine,
Reprit l’épouse, et Simonette aussi.
Loué soit Dieu qui vous ramène ici !
La compagnie en sera plus complète.
Madame Alis, madame Simonette,
N’y perdront rien. Il faut les avertir
Que tout est prêt, qu’elles n’ont qu’à venir
J’y cours moi-même. » Alors la créature.
Les va prier. Or, c’étaient les moitiés
De nos galants et chercheurs d’aventure,
Qui, fort chagrins de se voir enfermés,
Ne laissoient pas de louer leur hôtesse
De s’être ainsi tirée avec adresse
De cet apprêt. Avec elle, à l’instant,
Leurs deux moitiés entrent, tout en chantant
On les salue, on les baise, on les loue
De leur beauté, de leur ajustement ;
On les contemple, on patine, on se joue.
Cela ne plut aux maris nullement.
Du cabinet la porte à demi close
Leur laissant voir le tout distinctement,
Ils ne prenoient aucun goût à la chose :
Mais passe encor pour ce commencement.
Le souper mis presque au même moment,
Le peintre prit par la main les deux femmes,
Les fit asseoir, entre elles se plaça.
« Je bois, dit-il, à la santé des dames !
« Et de trinquer : passe encor pour cela.
On fit raison : le vin ne dura guère.
L’hôtesse, étant alors sans chambrière,
Court à la cave, et, de peur des esprits,
Mène avec soi madame Simonette,
Le peintre reste avec madame Alis,
Provinciale assez belle, et bien faite,
Et s’en piquant, et qui pour le pays
Se pouvoit dire honnêtement coquette.
Le compagnon, vous la tenant seulette,
La conduisit de fleurette en fleurette
Jusqu’au toucher, et puis un peu plus loin ;
Puis, tout à coup levant la collerette,
Prit un baiser, dont l’époux fut témoin.
Jusque-là passe : époux, quand ils sont sages,
Ne prennent garde à ces menus suffrages ;
Et d’en tenir registre, c’est abus.
Bien est-il vrai qu’en rencontre pareille
Simples baisers font craindre le surplus ;
Car Satan lors vient frapper sur l’oreille
De tel qui dort, et fait tant, qu’il s’éveille.
L’époux vit donc que, tandis qu’une main
Se promenoit sur la gorge à son aise,
L’autre prenoit tout un autre chemin.
Ce fut alors, dame ! ne vous déplaise,
Que, le courroux lui montant au cerveau,
Il s’en alloit, enfonçant son chapeau,
Mettre l’alarme en tout le voisinage,
Lattre sa femme, et dire au peintre rage,
Et témoigner qu’il n’avoit les bras gourds. »
Gardez-vous bien de faire une sottise,
Lui dit tout bas son compagnon d’amours,
Tenez-vous coi ; le bruit, en nulle guise,
N’est bon ici, d’autant plus qu’en vos lacs
Vous êtes pris : ne vous montrez donc pas ;
C’est le moyen d’étouffer cette affaire.
Il est écrit qu’à nul il ne faut faire
Ce qu’on ne veut à soi-même être fait.
Nous ne devons quitter ce cabinet,
Que bien à point, et tantôt, quand cet homme,
Étant au lit, prendra son premier somme.
Selon mon sens, c’est le meilleur parti.
À tard viendrait aussi bien la querelle.
N’êtes-vous pas cocu plus qu’à demi ?
Madame Alis au fait a consenti :
Cela suffit ; le reste est bagatelle. »
L’époux goûta quelque peu ces raisons.
Sa femme fit quelque peu de façons,
N’ayant le temps d’en faire davantage.
Et puis ? Et puis, comme personne sage,
Elle remit sa coiffure en état.
On n’eût jamais soupçonné ce ménage,
Sans qu’il restoit un certain incarnat
Dessus son teint ; mais c’étoit peu de chose ;
Dame fleurette en pouvoit être cause.
L’une pourtant des tireuses de vin,
De lui sourire, au retour, ne fit faute :
Ce fut la peintre. On se remit en train ;
On releva grillades et festin :
On but encore à la santé de l’hôte,
Et de l’hôtesse, et de celle des trois,
Qui, la première, auroit quelque aventure.
Le vin manqua pour la seconde fois :
L’hôtesse, adroite et fine créature,
Soutient toujours qu’il revient des esprits
Chez les voisins. Ainsi madame Alis
Servit d’escorte. Entendez que la dame,
Pour l’autre emploi, inclinoit en son âme,
Mais on l’emmène ; et, par ce moyen-là,
De faction Simonette changea.
Celle-ci fait d’abord plus la sévère,
Veut suivre l’autre, ou feint le vouloir faire,
Mais, se sentant par le peintre tirer,
Elle demeure, étant trop ménagère
Pour se laisser son habit déchirer.
L’époux, voyant quel train prenoit l’affaire,
Voulut sortir. L’autre lui dit : « Tout doux,
Nous ne voulons sur vous nul avantage.
C’est bien raison que messer Cocuage
Sur son état vous couche ainsi que nous :
Sommes-nous pas compagnons de fortune ?
Puisque le peintre en a, caressé l’une,
L’autre doit suivre. Il faut, bon gré mal gré,
Qu’elle entre en danse ; et, s’il est nécessaire,
Je m’offrirai de lui tenir le pied :
Vouliez ou non, elle aura son affaire. »
Elle l’eut donc ; notre peintre y pourvut
Tout de son mieux : aussi, le valoit-elle.
Cette dernière eut ce qu’il lui fallut ;
On en donna le loisir à la belle.
Quand le vin fut de retour, on conclut
Qu’il ne falloit s’attabler davantage.
Il étoit tard ; et le peintre avoit fait,
Pour ce jour-là, suffisamment d’ouvrage.
On dit bonsoir. Le drôle, satisfait,
Se met au lit : nos gens sortent de cage.
L’hôtesse alla tirer du cabinet
Les regardants, honteux, mal contents d’elle,
Cocus de plus. Le pis de leur méchef
Fut qu’aucun d’eux ne put venir à chef
De son dessein, ni rendre à la donzelle
Ce qu’elle avoit à, leurs femmes prêté :
Par conséquent, c’est fait, j’ai tout conté.