Les renards

By Paul Verlaine

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

C'est la guerre mathématique

Dans l'horreur, toute neuve encor,

De son impeccable tactique :

— Pas de prestige ; aucun décor ;

Des malices d'anthropophages

Et la raie au milieu du front :

Ils feront des actes sauvages,

Puis bien haut s'en affligeront,

Lymphatiques incendiaires,

C'est des larmes plein leurs yeux bleus

Qu'ils rasent des villes entières

Pour un coup de feu derrière eux ;

De plus, aussi rusés qu'alertes,

Ces idylliques Allemands

Savent dissimuler leurs pertes

Par de prestes enterrements.

Constatons, enfin, puisque, en somme,

L'humilité sied aux vaincus,

Leur supériorité comme

Fins espions. De vrais Argus !

C'est vrai, cela tient du miracle,

Et vraiment ces caporaux blonds

Semblent ignorer tout obstacle,

Guzmans modernes aux pieds longs.

Et la France, la pauvre France

Devrait bannir de son grand cœur

Martyrisé toute espérance,

Si le destin n'était moqueur ;

Si dans cette lutte morose

Dont certes nous ne pouvons mais,

Nous n'avions avec nous la cause

La plus sainte qui fut jamais ;

Si quand, nos armes bien fourbies,

Nos canons prêts — et les voilà ! —

Forts de nos haines assouvies,

Nous ne leur disions : « Halte-là ! »

Si, saisissant d'une main ferme

Fusils, revolvers et poignards,

Nous n'allions tantôt mettre un terme

À cette guerre de renards !