Les Robes

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

La pitié, dont vivent les drames,

Je la trouve à la note bé

Qui fait suite à L'Ami des Femmes,

Comme un joyau, du ciel tombé.

O triste envers d'un art folâtre !

Je le demande avec Dumas :

La Vertu peut-elle au Théâtre

Dire tranquillement : Tu m'as ?

L'actrice que le succès porte,

Est-elle souvent ce que fut

Mademoiselle Delaporte,

Quand l'amour la guette à l'affût ?

Ah ! la vertu n'a rien qui glace

L'esprit au vol aérien ;

Elle est partout bien à sa place,

Et la neige ne tache rien.

Même en sa vie impétueuse,

L'actrice au mérite éprouvé

Peut certes rester vertueuse.

Plus d'une femme l'a prouvé.

Sagesse ! tu ne lui dérobes

Rien de son rêve créateur.

Cependant, qui paiera les robes ?

Quoi ! sera-ce le directeur ?

Bon. Je le crois. Même sans preuves.

Mais devant ce tragique effet,

On verra tout à coup les fleuves

Remonter leur cours stupéfait.

Dérogeant aux anciennes règles

Et domestiqués loin du jour,

On pourra voir les sombres aigles

Picorer dans la basse-cour,

Tandis qu'au-dessus de nos foules

S'élançant en plein ciel vermeil,

Les humbles canards et les poules

S'évaderont vers le soleil !

Et sans écouter les murmures

Du vent, symphoniste et bourreau,

On cueillera des pêches mûres

Sur les cimes de la Jung-Frau !