Les rois du monde

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Et le cèdre, debout sur le mont solitaire,

Disait : — Béni soit Dieu, qui du sein de la terre

Fait monter comme un flot la sève dans mes flancs ;

Béni soit le Seigneur qui, pour moi seul au monde,

Garde dans ses trésors et la fraîcheur féconde,

Et les rayons étincelants !

Je suis le fils aîné de la nature immense !

Les germes des humains dormaient dans le silence,

Que déjà j'étendais mes bras audacieux ;

Les forêts d'aucun cri ne tressaillaient encore,

Et la brise, agitant mon feuillage sonore,

Fut le seul bruit, un jour, qui monta jusqu'aux cieux !

Dès que l'homme créé sortit de la poussière,

Devant ma majesté puissante et séculaire

Il inclina la tète, apprit à me bénir,

Et cachant tous ses dieux sous mon écorce dure,

Il fit de mes rameaux, durant la nuit obscure,

Tomber les voix de l'avenir !

Sous mes pieds immortels, les familles humaines

Ont vécu leur saison, comme l'herbe des plaines !

Du temps qui détruit tout, seul j'ai bravé l'affront ;

Et quand l'orage passe, en ébranlant les villes,

Les siècles, plus nombreux que mes feuilles mobiles,

Tremblent confusément, suspendus à mon front !

Gloire à Dieu ! gloire à Dieu !… je suis le roi du monde !

La vie, à mon flanc noir, glisse lente et profonde ;

Dans le granit des monts j'enfonce mes cent piés !

Le nuage, en passant, se déchire à ma cime,

Et je reste, ici-bas, comme un pilier sublime

Sur qui les cieux sont appuyés !

Et l'homme, sur son front posant le diadème,

Disait : — Béni soit Dieu dont la bonté suprême

Mit tant de force en moi !

Mon génie à toute heure allonge mes domaines ;

Sur tous les océans et par toutes les plaines,

Je suis, je suis le roi !

Les saisons, dépouillant les campagnes vermeilles,

Pour ma soif et ma faim répandent leurs corbeilles

Sous mes plafonds sculptés !

Pour moi fermente l'or aux veines de la mine,

Pour moi le flot salé polit la perle fine

Dans les immensités !

A chacun des désirs dont mon âme tressaille,

Esclave obéissant tout un monde travaille

Et ne s'arrête pas !

Et comme des lions qu'a muselés le maître,

Les éléments soumis, en me voyant paraître,

Bondissent sur mes pas !

Les fleuves murmurants font tourner mes machines,

Le feu grince et se tord dans mes noires usines,

L'air se plie à ma loi !

Et quand je veux, un jour, visiter mon empire,

Je dis aux vastes mers : « Soulevez mon navire ! »

Aux vents : « Emportez-moi ! »

Gloire à Dieu ! gloire à Dieu ! ma volonté féconde

Est un moule puissant où je jette le monde

Pour qu'il garde mon pli !

Et quand je passe, calme et portant mon idée,

La montagne se range, et la mer débordée

Se refoule en son lit !

Le cèdre au front superbe est couché dans la plaine,

L'homme s'est endormi dans son tombeau glacé.

Sur leurs débris sans forme, où le ver se promène,

Un bruit mystérieux lentement a passé :

« A nous, à nous ! les temps et l'avenir sans bornes !

A nous, fils de la mort et frères du destin !

Nous peuplons du néant les solitudes mornes,

Et Dieu, de l'univers, nous fait un grand festin !

La mort, la mort nous aime : au sein de la nuit sombre

Elle ouvre les cercueils avec sa froide main ;

Elle nous dit : « Mes fils, que faites-vous dans l'ombre ?

La tombe est-elle vide, et n'avez-vous pas faim ?

Je vous apporterai de belles jeunes filles,

Pâles comme des lis, et des enfants tout blonds !

Car c'est pour vous, ô vers, que croissent les familles,

Ainsi que des troupeaux parqués dans les vallons ! »

Et puis, la mort nous quitte et s'en va par la terre ;

Elle franchit les monts et passe les grands flots,

Traînant, comme un butin, le cèdre centenaire,

Ou prenant le navire avec les matelots !

Gloire, gloire au Seigneur ! il fit du ciel immense

Un dais d'azur et d'or à notre royauté !

Où le monde finit, notre empire commence,

Solitaire et profond comme l'éternité !

Toujours retentira la chute monotone

Des siècles, l 'un sur l'autre, en la nuit emportés !

Et tomberont, sans cesse, au souffle de l'automne,

La feuille des forêts, et l'homme des cités !

Jusqu'à ces jours lointains de pâle solitude

Où, sur la terre morte étalant notre orgueil,

Nous rongerons le monde en sa décrépitude,

Comme un cadavre froid qui n'a pas de cercueil !