Les Sauterelles

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Nous étions un million d'hommes,

Anéantissant les Sodomes

Par la flamme et par le fer ;

Notre souffle desséchait l'herbe ;

Rien n'échappait, homme ni gerbe ;

Nous hurlions comme l'enfer ;

Lorsque parut une autre armée,

Innombrable, inaccoutumée,

Dont un bruit sourd s'élevait.

Montagnes brunes, plaines vertes,

Par cette armée étaient couvertes,

A croire que l'on rêvait.

C'était le tas des sauterelles

Au corps massif, aux jambes grêles,

A l'insatiable faim.

On eût dit une mer immense

Qui sur aucun bord ne commence,

Qui nulle part n'a de fin.

Hommes, chevaux, engins de guerre,

Tout ce qui triomphait naguère

S'engloutissait là sans bruit.

Ils grouillaient, grouillaient, les insectes,

Et, par leurs morsures abjectes,

L'invincible était détruit.

Il fallut nous enfuir rapides.

Nos soldats les plus intrépides

De terreur fermaient les yeux.

Or, prenant une sauterelle,

Un fakir lut écrit sur elle

Ce quatrain mystérieux :

« Notre ponte peu féconde

Est de quatre-vingt-dix-neuf.

Eu pondant chacune un œuf

De plus, nous aurions le monde. »