Les serres et les bois

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Dans les serres silencieuses

Où l'hiver invite à s'asseoir,

Sous un jour blême comme un soir

Fument les plantes précieuses.

L'une, raide, élançant tout droit

Sa tige aux longues feuilles sèches,

Darde au plafond, comme des flèches,

Les pointes d'un calice étroit.

Une autre, géante à chair grasse,

Que hérissent de durs piquants,

Ne sourit que tous les cinq ans

Dans une éclosion sans grâce.

Une autre, molle en ses efforts,

Grimpe au vitrail, et la captive

Regarde en pitié l'herbe active

Qui tient tête au vent du dehors.

Pas un souffle ici, rien ne bouge ;

Toutes versent avec lenteur,

À flots lourds, la fade senteur

De leur floraison fixe et rouge.

Celui qu'elles charment d'abord,

Dans cet air qui bientôt lui pèse,

Envahi par un grand malaise,

Descend de l'ivresse à la mort.

Ah ! Que mille fois plus aimée

La violette, fleur des bois !

Et que plus saine mille fois

La chambre qu'elle a parfumée !

Son baume, loin d'appesantir,

Allège et fait l'âme nouvelle ;

Mais fine, il faut s'approcher d'elle,

La baiser, pour la bien sentir.