Les soirs du monde

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

O soirs que tant d'amour oppresse,

Nul œil n'a jamais regardé

Avec plus de tendre tristesse

Vos beaux ciels pâles et fardés !

J'ai délaissé dès mon enfance

Tous les jeux et tous les regards,

Pour voguer sans peur, sans défense,

Sur vos étangs qui veillent tard.

Par vos langueurs à la dérive,

Par votre tiède oisiveté,

Vous attirez l'âme plaintive

Dans les abîmes de l'été…

— O soir naïf de la Zélande,

Qui, timide, ingénu, riant,

Semblez raconter la légende

Des pourpres étés d'Orient !

Soir romain, aride malaise,

Et ce cri d'un oiseau perdu

Au-dessus du palais Farnèse,

Dans le ciel si sec, si tendu !

Soir bleu de Palerme embaumée,

Où les parfums épais, fumants,

S'ajoutent à la nuit pâmée

Comme un plus fougueux élément !

Sur la vague tyrrhénienne

Dans une vapeur indigo,

Un voilier fend l'onde païenne

Et dit : «Je suis la nef Argo !»

Par des ruisseaux couleur de jade,

Dans des senteurs de mimosa,

La fontaine arabe s'évade,

Au palais roux de la Ziza.

Dans le chaud bassin du Musée,

Les verts papyrus, s'effilant,

Suspendent leur fraîche fusée

A l'azur sourd et pantelant :

O douceur de rêver, d'attendre

Dans ce cloître aux loisirs altiers

Où la vie est inerte et tendre

Comme un repos sous les dattiers !

— Catane où la lune d'albâtre

Fait bondir la chèvre angora,

Compagne indocile du pâtre

Sur la montagne des cédrats !

Derrière des rideaux de perles,

Chez les beaux marchands indolents,

Des monceaux de fraises déferlent

Au bord luisant des vases blancs.

Quels soupirs, quand le soir dépose

Dans l'ombre un surcroît de chaleur !

L'œillet, comme une pomme rose,

Laisse pendre sa lourde fleur.

L'emportement de l'azur brise

Le chaud vitrail des cabarets

Où le sorbet, comme une brise,

Circule, aromatique et frais.

La foule adolescente rôde

Dans ces nuits de soufre et de feu ;

Les éventails, dans les mains chaudes,

Battent comme un cœur langoureux.

— Blanc sommeil que l'été surmonte :

Des fleurs, la mer calme, un berger ;

O silence de Sélinonte

Dans l'espace immense et léger !

Un soir, lorsque la lune argente

Les temples dans les amandiers,

J'ai ramassé près d'Agrigente

L'amphore noire des potiers ;

Et sur la route pastorale,

Dans la cage où luisait l'air bleu,

Une enfant portait sa cigale,

Arrachée au pin résineux…

— J'ai vu les nuits de Syracuse,

Où, dans les rocs roses et secs,

On entend s'irriter la Muse

Qui pleure sur dix mille Grecs ;

J'ai, parmi les gradins bleuâtres,

Vu le soleil et ses lions

Mourir sur l'antique théâtre,

Ainsi qu'un sublime histrion ;

Et comme j'ai du sang d'Athènes,

A l'heure où la clarté s'enfuit,

J'ai vu l'ombre de Démosthène

Auprès de la mer au doux bruit…

— Mais ces mystérieux visages,

Ces parfums des jardins divins,

Ces miracles des paysages

N'enivrent pas d'un plus fort vin

Que mes soirs de France, sans bornes,

Où tout est si doux, sans choisir ;

Où sur les toits pliants et mornes

L'azur semble fait de désir ;

Où, là-bas, autour des murailles,

Près des étangs tassés et ronds,

S'éloigne, dans l'air qui tressaille,

L'appel embué des clairons…