Les somnambules

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Quand on est amoureux, on vit

A la façon des somnambules

Qui vont, plus légers que des bulles,

Sur le bord des toits, l'œil ravi.

Le bord glissant comme de l'huile

Est sûr et ferme sous leurs pas.

Le gouffre est là, qu'ils ne voient pas,

Au bout de la dernière tuile.

Ils marchent les bras en avant

Comme s'ils priaient leurs étoiles,

Et ne sentent pas dans leurs moelles

Monter le vertige énervant.

Débarrassés des lois physiques,

Un aveugle instinct les conduit.

Les précipices de la nuit

Ont pour eux de douces musiques.

La brise qui leur parle bas

A n'avoir pas peur les engage.

L'infini leur tient un langage

Que le monde ne comprend pas.

Soutenus par un souffle étrange

Ils cheminent, silencieux,

Comme s'il allaient dans les cieux

Partir avec des ailes d'ange.

Ils vont ainsi jusqu'au moment

Où, d'un cri perçant leur oreille,

Quelqu'un qui les voit les réveille,

Et rompt le charme brusquement.

L'ange s'enfuit ! Reste la bête,

Qui, soûle encor d'avoir rêvé,

Chancelle, et va sur le pavé,

Sanglante, se casser la tète.