Les souffrances du désir

By Armand Renaud

Written 1864-01-01 - 1864-01-01

La fraise ne craint pas la pêche ;

La pêche ne nuit pas au vin ;

Jamais non plus le vin n'empêche

Qu'un cigare ne soit divin.

C'est pourquoi nul amour n'arrive

A combler mon cœur affligé ;

En voyant ce dont je me prive,

Je trouve moins bon ce que j'ai.

Et toutes les fois qu'en ce monde,

Pour aussitôt fuir, m'apparaît

Quelque vision brune ou blonde

Dont le charme m'asservirait,

Sous la tristesse mon cœur ploie

De penser qu'une volupté

Dans l'insaisissable se noie,

Sans que ma lèvre en ait goûté.

L'une savait si bien sourire !

Si fins de l'autre étaient les doigts !

L'autre avait des blancheurs de cire,

L'autre un poème dans la voix.

D'une je ne vis, par derrière,

Que des cheveux sous un chapeau ;

Mais la grâce était singulière

De ces boucles frôlant la peau.

Avant, tout, des yeux j'ai mémoire,

Des yeux qui sont pour la beauté

Ce qu'est le soleil, dans sa gloire,

Pour la céleste immensité ;

Langoureux comme une prière,

Les uns regardaient tristement ;

D'autres avaient dans leur lumière

Les rayons d'un esprit charmant ;

D'autres, dont toujours je me pâme,

Étaient longs, fauves et cernés,

Et vous lançaient une acre flamme,

Telle qu'on en rêve aux damnés.

Dites-moi, beautés inconnues,

Ne vous dois-je plus jamais voir ?

Un moment, n'ôtes-vous venues

Que pour faire mon désespoir ?

Mieux valait, pour mes jours moroses,

S'éteindre sans vous rencontrer.

Mieux valait ne pas voir les roses

Que je ne pouvais respirer.