Les Tristes

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Elles passent insolemment

Sur le dur tapis du bitume,

Appelant du regard l'amant

Qui pour un instant s'accoutume.

Comme hier et comme demain,

D'un pas tantôt lent ou rapide

Elles arpentent le chemin,

Calmes comme un bétail stupide.

Leurs corsages voluptueux

Provoquent des épithalames.

Alors des mortels vertueux

Passent, tenant au bras leurs femmes.

Oh ! disent-ils, voilà le ton

Donné par nos littératures !

Tête et sang ! comment laisse-t-on

Sortir de telles créatures ?

Tels ces orateurs oublieux

Se courroucent, et leur flot passe.

Les Tristes les suivent des yeux

Et leur répondent à voix basse.

Ayant pour unique témoin

Le souvenir d'une heure tendre,

Elles disent, parlant de loin,

Comme s'ils pouvaient les entendre :

Oui, nous sommes joie et douleur !

Mais n'ayez pas un air morose

En voyant nos lèvres en fleur

Aussi banales qu'une rose.

Troupeau docile et châtié,

Nous marchons là, troublantes Èves ;

Mais ayez un peu de pitié

Pour les fantômes de vos rêves.

Rasant toujours à pas furtifs

Les murs de pierres ou de briques,

Nous sommes des êtres fictifs

Créés par vos désirs lubriques ;

Vos bras difformes et velus

Sont ceux où nous nous reposâmes,

Et nous ne sommes rien de plus

Que les figures de vos âmes.