Les trop heureux

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Quand avec celle qu'on enlève,

Joyeux, on s'est enfui si loin,

Si haut, qu'au-dessus de son rêve

On n'a plus que Dieu, doux témoin ;

Quand, sous un dais de fleurs sans nombre,

On a fait tomber sa beauté

Dans quelque précipice d'ombre,

De silence et de volupté ;

Quand, au fond du hallier farouche,

Dans une nuit pleine de jour,

Une bouche sur une bouche

Baise ce mot divin : amour !

Quand l'homme contemple la femme,

Quand l'amante adore l'amant,

Quand, vaincus, ils n'ont plus dans l'âme

Qu'un muet éblouissement,

Ce profond bonheur solitaire,

C'est le ciel que nous essayons.

Il irrite presque la terre

Résistante à trop de rayons.

Ce bonheur rend les fleurs jalouses

Et les grands chênes envieux,

Et fait qu'au milieu des pelouses

Le lys trouve le rosier vieux ;

Ce bonheur est si beau qu'il semble

Trop grand, même aux êtres ailés ;

Et la libellule qui tremble,

La graine aux pistils étoilés,

Et l'étamine, âme inconnue

Qui de la plante monte au ciel,

Le vent errant de nue en nue,

L'abeille errant de miel en miel,

L'oiseau, que les hivers désolent,

Le frais papillon rajeuni,

Toutes les choses qui s'envolent,

En murmurant dans l'infini.