Les vertus et les exploits

By Pascal César

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Nous étions prêts pour cette guerre,

Et les Français ne l' étaient pas,

Quoi qu'en eût dit leur Ministère

Qui ne fit que des embarras.

Enfin, par une double offense,

Je provoquai la belle France

Et, surtout, Napoléon III,

Qui rêvait, comme garantie

De salut pour sa dynastie

De me battre une bonne fois !

Il donna vite dans le piège

L'imprudent joua son va-tout.

Grâce au Seigneur qui me protège,

Je fus habile jusqu'au bout.

Je dis à l'Europe abusée :

« Cette lutte m'est imposée ! »

Et comme elle en doutait un peu,

Ma foi, pour avoir l'apparence

De la plus parfaite innocence

Je pris à témoin le bon Dieu

Ma flotte doit rester paisible

Dans ses ports et dans ses bassins,

Car, sur mer, il m'est impossible

D' espérer des succès certains ;

Mais j' aurai du moins l'apparence

D'être généreux pour la France,

En lui transmettant ce décret :

« J' enjoins à la flotte allemande

Pour votre marine marchande

Le respect le plus parfait ! »

Quand nous envahîmes la France,

Nous dîmes partout hautement : ––

« Français ! l' Allemagne s'avance

Contre l' Empereur seulement ! »

Mais quand ce triste personnage,

Qui n'eut pas même le courage

De succomber au champ d'honneur,

Fut en nos mains victorieuses,

Nos paroles malencontreuses

N'eurent plus la moindre valeur.

On dit que le monde s'étonne

De ce manque de bonne foi : ––

Donnai-je jamais à personne

Raison de se fier à moi ?

Je maintiens que la politique

N'a rien à voir avec l'éthique !

Et vous savez, comte Bismark,

Qu'à cet égard notre pensée

Par le fait même est dénoncée

Dans l' affaire du Danemark.

Sire, les Français, race vile,

Osent tirer sur nos guerriers,

Et du haut des murs de leur Ville,

Démonter tous nos obusiers.––

–– « Mais c'est une chose inouïe !

Et pour punir leur barbarie,

Forcez les paysans français

À faire les travaux de siège :

Ce moyen délasse et protège,

Il n'a donc rien qui soit mauvais !

Hourra ! Strasbourg capitule

Et nous livre sa garnison !

Lorsque vous dites : « qu'on la brûle ! »

Majesté, vous eûtes raison.

Obstinée à ne pas se rendre,

Nous n'eussions jamais pu la prendre

En n'attaquant que ses soldats ;

Mais, voici : nous livrons aux flammes

Les vieillards, les enfants, les femmes,

Et la cité met armes bas !

Oui, mais que pensera le monde

De ces procédés d' Attila ?

Votre intelligence profonde

Sut trouver un masque cela :

Un beau jour qu'on vint vous apprendre

Que les maisons étaient en cendre,

Vous criâtes : « Arrêtez vous !

Cessez ce massacre inutile,

Et sur les remparts de la ville

Dirigez seulement vos coups ! »

Les simples se laissèrent prendre,

Louèrent votre humanité.

Vos flatteurs, qui savent comprendre,

Crièrent : « Magnanimité ! »

Mais dans Strasbourg, votre victime,

On murmure : « Le fourbissime ! »

Il savait bien que ses soldats

Lançaient des bombes à pétrole.

Allez, sa tardive parole

Ne nous en imposera pas ! »

Nous avons saisi dans leur caisse

Un vrai trésor : dix millions !

En leur faisant une largesse,

Doublement nous profiterions :

Je leur en donne une parcelle,

Pour avoir l'occasion belle

D'être généreux leurs frais ;

Seulement il faut être habile :

Payons en thalers, soit cinq mille :

Ce n'est plus de l'argent français !

Après le drapeau de la Prusse,

Il en est un qu'il faut bénir,

Comme un abri dont notre astuce

Sait parfaitement se servir.

Contre les flottes de la France,

Nous l'arborons pour la défense

De nos villes et de nos ports ;

Sur chaque maison qui l'entoure,

Où s'abrite notre bravoure,

Metz le voit flotter de ses forts.

Lorsque je devins signataire

De la Société de secours,

Je me dis que de sa bannière

J'utiliserais le concours.

Je fais, avec son assistance,

De chaque poste une ambulance,

De chaque camp un hôpital ;

Et pour prix de cet avantage,

En lui donnant beaucoup d'ouvrage,

Je lui rends un service égal.

Les jésuites quittent Rome,

On nous l'annonce ce matin ;

Sire, c'est dans votre royaume

Qu'ils s'en vont fixer leur destin.

Sans doute votre politique

Jointe la piété mystique

Vous vaut cette acquisition.

Pour le flair, ces gens vous surpassent,

Il se pourrait qu'ils vous nommassent

Leur chef par acclamation.

Où sont les prisonniers de guerre

Que me livra Napoléon,

Prisant peu la valeur guerrière

Et l'exemple de Mac Mahon ?

— De la presqu'ile de la Meuse,

Plaine basse et marécageuse

Où nous les avions enfermés,

Ils sont passés dans vos royaumes,

Aussi pâles que des fantômes

Mécontents, maigris, affamés.

Hélas ! nous ne sommes pas riches,

Et pourtant leur voracité

Consomme du pain, des pois chiches

En effroyable quantité.

Oh ! c'est un spectacle bien sombre

Que de voir ces hommes sans nombre

Ne rien faire et se bien porter !…

Leur prétendu droit de paresse,

Votre vertu, votre sagesse

Voudraient-elles le respecter ?

— Qu'ai-je fait que l'on me flétrisse

De ce soupçon injurieux ?

Je réclame le bénéfice

De tout conseil judicieux.

Que l'on donne promptement l'ordre

De faire cesser ce désordre :

Qui veut manger doit travailler !

Prince et gardien de la morale,

Je ne puis souffrir le scandale

De les voir flâner et bailler !

L'histoire est l'école des princes.

J 'ai lu celle des temps jadis,

Et j'ai vu que, dans ses provinces,

Le grand conquérant Sésostris

Par ses captifs fit construire

Les monuments que l'on admire

Au bord du Nil égyptien :

Donc, au travail, fils de France !

puisque Dieu m'en donne la chance

J'imiterai ce roi païen !

Compiègne ! superbe demeure !

Quel mobilier de bon goût !!…

En le contemplant tout-à-l'heure,

J'ai pensé de faire un bon coup :

Bismark, je veux que tu m' y prennes

Les meubles, glaces, porcelaines,

Bronzes, tableaux, etcaetera.

Je me réserve cette prise,

Et quelle agréable surprise

Lorsque Augusta la recevra !

N'y laisse pas la moindre chose,

Car nous savons tout accepter.

Les jardins, les murs, je suppose,

Ne peuvent guère s'emporter ?

— Vraiment, on ne le peut pas, sire ;

Je crois même pouvoir prédire

Que d'aucuns vous diront voleur…

— Que m'importe la malveillance !

Et du reste j'ai conscience

De faire l'œuvre du Seigneur.

Sire, savez vous qui j' amène ?

Le grand ministre des voyous.

Depuis trois jours je le promène

De rendez-vous en rendez-vous.

Mais vainement je le taquine :

Ne me trouvant pas, il s'obstine

À me poursuivre avec ardeur.

Pour sa peine patriotique,

Je vais d'une façon cynique,

Lui proposer le déshonneur.

— Ah ! Bismark, cela me navre,

Qu' un gentilhomme du pavé,

Ce petit monsieur Jules Favre

Dans mon château soit arrivé.

C'est libre jusqu’à l'impudence.

Parce qu'au lieu de la naissance,

Ils ont le talent, la vertu,

Ces gens croient être quelque chose ;

Ils oublient leur nom, je suppose,

De Simon, Gambetta, Trochu !

Vous, Bismark, vous êtes comte ;

Grand d'audace et de fausseté ;

Vous vous jouez avec la honte,

Et vous raillez l'honnêteté !

Moi, je porte un nom qui résonne

Hohenzollern !!… et ma couronne

Me Vient directement du ciel.

Quant mon prénom de Guillaume,

Il doit, au moins dans mon royaume,

Avoir le sens d'Emmanuel !

— Sire, j'admire la justesse

De votre royale raison ;

La splendeur de votre sagesse

Pâlit celle de Salomon ;

Mais dans le pays où nous sommes,

Il est grand, le nombre des hommes

Privés de notre sens moral !

Voyez plutôt combien sont vaines

Les maximes républicaines

Que j'ai prises dans un journal :

« Ne l'oublions jamais : les titres, la richesse,

« Ne sont qu'un vain manteau dont on est revêtu

« Il n'est pas de grandeur, il n'est pas de noblesse,

« Hors le savoir et la vertu.

« Sous un éclat trompeur qu'admire le vulgaire,

« Sans en être ébloui, cherchons l'individu,

« Pour rendre justement chaque caractère

« Ce qui lui sera dû ! »

N'est-il pas de toute évidence

Que ces républicains de France

Ont le jugement perverti ?

— Grand Dieu préserve le royaume

De ton doux serviteur Guillaume,

De la peste de ce parti !

Que de Héros et de prodiges !…

Mais c'est presqu'à n'en pas finir !!

Ah ! les braves que tu diriges

Moltke, étonneront l'avenir !

Dans leurs rangs, on voit le mérite

Ne plus connaître de limite,

Si bien qu'il me faudra, je crois,

Pour récompenser leur vaillance,

Dans mes états, créer d' urgence

Des manufactures de croix.

Devant le château de Versailles,

Notre Fritz, à mes légions,

A distribué des médailles

Et force décorations.

Mais seule, notre capitale

Aura la faveur sans égale

De voir donner la croix de fer

Au chef des héros de Bazeille,

Dont la gloire n'a de pareille

Que celle du noble Werder !

Le crime est bien s'il est utile :

Puisqu'il devient si difficile,

Moltke, de nous ravitailler,

Donnons l'ordre de fusiller,

Sans aucune espèce de forme,

Tous les gardes sans uniforme

Et surtout tous les francs-tireurs.

— Mais cette force est régulière,

Sire, et c'est de très bonne guerre

D'affamer les envahisseurs !

— À quoi servirait notre astuce

Si ces brigands étaient absous ?

Ça ! nous ne sommes pas en Prusse,

Et les envahisseurs, c'est nous !

Cette différence est énorme ;

Et la dispense d'uniforme

Ne s'applique pas a ces gueux.

Sans doute, nous l'autorisâmes ;

Mais les lois que nous décrétâmes,

Nous ne les fîmes pas pour eux !

Majesté, notre artillerie

Voulait établir Saint-Cloud

Une puissante batterie

Qui pouvait nous aider beaucoup.

Le château nous rendait service :

Nous pouvions de cet édifice

Guetter le fort Valérien.

Hélas ! tout est réduit en cendre,

Quand il s'agit de se défendre

Ces Français ne respectent rien !

— Encore et toujours, sois habile,

Guillaume ! A l'univers entier

Dénonce ce crime inutile,

Et l'on te croira volontier.

Tes innombrables incendies

Dans dix provinces envahies,

Témoignent de ta loyauté ;

Et puisque le mot Germanisme

A pris le sens de Vandalisme,

Ta voix doit faire autorité !

Le monde étonné me contemple !

Voici qu'Alexandre-le-Grand

Cède enfin son rôle d'exemple

A Guillaume-le-Conquérant.

Il eut peut-être le génie,

L' audace et la chevalerie,

Titres dont je ne veux aucun.

Pour moi, le secret de la gloire

Et le garant de la victoire,

C'est d'être toujours cinq contre un.

Grâce à cette sage tactique,

Me voici, glorieux vainqueur,

Devant ce Paris magnifique

Dont je veux dompter la valeur.

Depuis que j'ai vu ses merveilles,

Son image obsède mes veilles,

Et trouble mon repos la nuit ;

Je suis jaloux de sa fortune ;

Sa gloire m'aigrit, m' importune…

Calme toi, mon cœur, le Jour luit !

Il luit, ce grand jour de ma vie

Que j'appelais de tous mes vœux :

Je vais assouvir mon envie

De brûler Paris sous mes yeux.

Et quoi que je fasse, je pense

Pouvoir me promettre d'avance

L'admiration des Germains ;

Mais il reste encore l'histoire :

Évitons notre mémoire

L’exécration des humains.

J'ai donc, par une circulaire

Établi que la charité

N'a pas meilleure auxiliaire

Que ma royale cruauté.

Et voici comment je raisonne

Pour qu'il ne se trouve personne

Qui ne soit dûment convaincu :

Mes soldats ont ruiné la France,

Et j'ai la ferme confiance

D'emporter son dernier écu.

Si j'y reste trois mois encore,

Il est parfaitement certain

Qu'on peut dire sans métaphore

Que les Français mourront de faim.

J 'ai le cour bon, l'âme sensible,

Pour conjurer ce sort horrible,

Avant comme après mon départ,

J'use d'un moyen efficace :

C'est de les massacrer en masse

Et de les brûler sans retard.

Quelles nouvelles de la guerre

Peut-on me donner aujourd'hui ?

A mes braves troupes, j’espère

Dieu prête toujours son appui ?

— Toujours, sire, et c'est par sa grâce

Que nous faisons partout main basse

Avec un merveilleux succès.

A défaut d'argent, le pillage

Et le feu même à tout village

Qui ne possède pas assez !

— C'est bien ! on comprend ma pensée ;

On l' exécute pleinement

Je craignais qu'on ne l'eût faussée

Par un lâche adoucissement.

Agissez toujours de la sorte.

On m'appelle bandit, qu'importe !

Un nom ne me fit jamais peur.

Il me faut la bourse ou la vie.

Que ma volonté soit suivie ;

Obéir au roi, c'est l'honneur !

Tu m'as choisi, Dieu redoutable,

Pour accomplir tes grands desseins

Fouler ce peuple détestable

Sous les pieds de mes fantassins.

Leur nombre écrase sa vaillance.

Mes soldats vont sans défaillance

Pillant et brûlant, en ton nom ;

Et moi, sans que mon front pâlisse,

Je te proclame le complice

Des crimes de l'invasion !

Béni sois-tu, Dieu des armées,

Tu me guides et me soutiens.

Dans ces campagnes affamées

Tu couvres ma table de biens :

Vins, fruits, viandes de toute sorte,

Butin que nous fait ta main forte

Partout où se portent nos pas ;

Tandis que dans mille chaumières,

Pour distraire leur faim, les mères

Pressent les enfants dans leurs bras !

Mille grâces, Dieu des armées,

Mon panetier, mon échanson !…

Et vous bouteilles bien-aimées

Que je vide ici sans façon,

Augmentez-moi la douce ivresse

Qui fait rêver ma vieillesse

De ma couronne d'empereur !…

Moltke, fais venir la musique,

Et qu'elle exécute un cantique,

A la louange du Seigneur !

Il dit ! mais pendant la fanfare

La Voix de l’Éternel parla : –

« Tu vas comparaître à ma barre

Silène – Tartufe – Attila ! »