Les vieux chênes

By Émile Verhaeren

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors,

Geignant sous la tempête et démenant leurs branches

Comme de grands bras fous qui veulent fuir leur corps,

Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Les vieux chênes rugueux et sinistres, les noirs

Géants debout, à l’horizon, où les vents rogues

Cinglent de leur colère et de leur vol les soirs

Et les mordent et les mordent comme des dogues,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs,

Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage,

Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs

Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage.

Oh ! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit !

D’abord, lointainement, douces et miaulantes,

Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit,

Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes.

Puis le désir soudain où la terreur se joint

Quand la tempête est là, hennissante et prochaine ;

Puis le râlement brusque et terrible, si loin

Que les bêtes des grand’routes hurlent de haine

Et se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur.

Puis un apaisement sinistre et despotique,

— Une attente de glaive et d’ombre et de fureur, —

Et tout à coup la rage énorme et frénétique,

Tout l’infini qui grince et se brise et se tord

Et se déchire et vole en lambeaux de colère,

À travers la campagne, et beugle au loin la mort

De l’un à l’autre point de l’espace solaire.

Oh ! les chênes ! Oh les mornes suppliciés !

Et leurs pousses et leurs branches que l’on arrache

Et que l’on broie ! Et leurs vieux bras exfoliés

À coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache.

Ils sont crevés, solitaires ; leur front durci

Est labouré ; leur vieille écorce d’or est sombre,

Et leur sève se plaint plus tristement, que si

Le dernier cri du monde avait traversé l’ombre.

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors,

Geignant sous la tempête et démenant leurs branches

Comme de grands bras fous qui voudraient fuir un corps,

Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs,

Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage,

Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs

Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage.