Les volcans

By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Éclaire, échauffe mon génie,

Muse de la terre et des cieux ;

Conduis-moi, sublime Uranie,

Vers ces abîmes pleins de feux,

De l’enfer soupiraux horribles,

Arsenaux profonds et terribles

Où, dans un cahos éternel,

Des élemens la sourde guerre

Forme, allume, lance un tonnerre

Plus affreux que celui du ciel.

Quels torrens épais de fumée !

La terre ouverte sous mes pas

Vomit une cendre enflammée :

L’antre mugit… Dieux ! quels éclats !

Des roches dans l’air élancées

Retombent, roulent, dispersées.

Je m’arrête glacé d’effroi…

Un fleuve de feu, de bitume,

Couvre d’une bouillante écume

Leurs débris poussés jusqu’à moi.

Monts altiers, voisins des orages,

Qui recélez dans votre sein

Les fleuves, enfans des nuages ;

Et les rendez au genre humain,

C’est dans vos cavernes profondes

Que du feu, de l’air et des ondes

Fermente la sédition.

Au fond de cet abîme immense

Je vois la nature en silence

Méditer sa destruction.

L’esclave qui brise la pierre,

Et qui cherche l’or dans vos flancs,

Sent les fondemens de la terre

S’ébranler sous ses pas tremblans.

Il palpite, écoute, frissonne ;

Mais le trépas en vain l’étonne,

La rage ranime ses sens :

Il pardonne au fléau terrible

Qui va sous un débris horrible

Écraser ses cruels tyrans.

Dieu ! quelle avarice intrépide !

L’antre pousse un reste de feux :

Une foule imprudente, avide,

Accourt d’un pas impétueux.

Voyez-les d’une main tremblante,

Sous une lave encor fumante,

Chercher ces métaux détestés,

Et, sur le salpêtre et le souffre,

Des ruines même du gouffre,

Bâtir de superbes cités.

Mortel, qui du sort en colère

Gémis d’épuiser tous les coups,

Sans doute le ciel moins sévère

Pouvait te voir d’un œil plus doux.

Mais de la nature en furie

Tu surpasses la barbarie ;

De tes maux déplorable auteur,

C’est la rage qui les consomme,

Et l’homme est à jamais pour l’homme

Le fléau le plus destructeur.

Quand ce globe a craint sa ruine,

Quand des feux voisins des enfers

Grondaient de Lisbonne à la Chine

Et soulevaient le sein des mers,

Les assassinats de la guerre

Désolaient, saccageaient la terre ;

Vous ensanglantiez les volcans ;

Et vous égorgiez vos victimes

Sur les bords fumans des abîmes

Qui vous engloutissaient vivans.

Eh quoi ! tandis que je frissonne,

Vous allumez pour les combats

Ces volcans, effroi de Bellone,

Ces foudres cachés sous ses pas !

Contre la terre consternée

Quand la nature est déchaînée,

Vous l’imitez dans ses horreurs ;

Et le plus affreux phénomène

Dont frémisse la race humaine

Sert de modèle à vos fureurs !

Que ne puis-je, arbitre des ombres,

Forçant les portes du trépas,

Évoquer des royaumes sombres

Tous les morts de tous les climats ;

A chacun d’eux si j’osais dire :

Un Dieu t’ordonne de m’instruire

Qui t’a conduit au noir séjour ?

Presque tous, homme impitoyable !

Ils répondraient : C’est mon semblable

Dont la main m’a privé du jour.

Ah ! jetez ces coupables armes ;

De vous-mêmes prenez pitié :

Connaissez, éprouvez les charmes

De l’amour et de l’amitié !

Que la force, que la puissance,

Nobles soutiens de l’innocence,

Ne servent plus à l’opprimer.

Écartez la guerre inhumaine,

Et ne vouez plus à la haine

Le moment de vivre et d’aimer.