Les yeux d'hélène

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

La native blancheur du cygne paternel.

Vêt de neige le corps adorable d'Hélène,

Et l'eau du fleuve bleu qui glisse dans la plaine

Baigne ses yeux d'enfant profonds comme le ciel.

Elle va : ses regards de déesse ingénue

Que jamais la tristesse impure n'a troublés

Errent nonchalamment sur les flots blonds des blés,

Et les hommes pensifs tremblent à sa venue.

Elle évoque l'horreur future des destins

Et verse le frisson des luttes fatidiques

Aux guerriers à venir assis sous les portiques,

Dont les yeux éblouis suivent ses pas lointains.

L'effroi religieux issu de ses prunelles

Ardentes d'incendie et de fauves clartés

Saisit étrangement les cœurs épouvantés

Et pleins de visions sombres et solennelles.

Passe, vierge terrible au col souple et nerveux :

L'inexpiable sang pour les siècles macule

Ton front clair comme un jour d'été sans crépuscule

Et la mort des héros surgit de tes cheveux.

Passe, reine d'amour, semeuse de désastres,

Dans ta robe de gloire et de sérénité,

Et vois fleurir les deuils autour de ta beauté,

Sous tes regards pareils aux rayons froids des astres.

Tu brilles dans la nuit des âges révolus

Et les derniers amants des formes triomphales

Contemplent au delà de l'ombre et des rafales

Tes yeux dont la splendeur ne s'abolira plus.