L'espace nocturne

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse ?

Les Nombres sont en elle éclatants et secrets,

Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse

Dispense la clarté jusqu'aux sombres forêts…

Sa douceur monotone et sa couleur unique

Font une lueur vaste, absolue et sans bords.

Comme un haut monument éternel et mystique,

Elle semble arrêtée entre l'air et la mort.

— Que j'aime votre exacte, uniforme lumière,

Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan,

Où les noirs peupliers, recueillis, indolents,

Semblent, dans l'éther blanc, de visibles prières !

— Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents

Vous laissez émaner des parfums froids et tristes,

Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste

L'âme des premiers temps, et les esprits errants.

Est-ce un lointain rappel des heures primitives

Où l'inquiet désir se défiait du jour,

Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive,

Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour ?

— Vous êtes aujourd'hui songeuse et solennelle,

Nuit tombale où se meut l'odeur d'un oranger ;

Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle,

Et méditer en vous avec un cœur figé.

Mais, hélas ! je ne peux diminuer ma plainte,

Je suis votre jet d'eau murmurant, exalté,

Mon cœur jaillit en vous, épars et sans contrainte,

Vaste comme un parfum propagé par l'été !

Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère,

M'avez-vous attirée au seuil de vos secrets ?

Votre muette paix, massive et mensongère,

N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.

Qu'y a-t-il de commun, ô grande Sulamite

Noire et belle, et toujours buveuse de l'amour,

Entre votre splendeur étroite et sans limite,

Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour ?

Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace,

Par votre calme main apaisant notre sort ?

Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrasses

Bien longtemps, à l'abri du rêve et de l'effort,

Puisque vivre c'est être alarmé, plein d'angoisse,

Menacé dans l'esprit, menacé dans le corps,

Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse,

Puisqu'on naviguera sans atteindre le port,

Puisque après les transports il faut d'autres transports,

Puisque jamais le cœur ne rompt ni ne se lasse,

Et que, si l'on était paisible, on serait mort…