L’esprit de dieu

By Alphonse Lamartine

Written 1823-01-01 - 1823-01-01

Le feu divin qui nous consume

Ressemble à ces feux indiscrets

Qu’un pasteur imprudent allume

Au bord des profondes forêts :

Tant qu’aucun souffle ne l’éveille,

L’humble foyer couve et sommeille ;

Mais s’il respire l’aquilon,

Tout à coup la flamme engourdie

S’enfle, déborde, et l’incendie

Embrase un immense horizon !

Ô mon âme ! de quels rivages

Viendra ce souffle inattendu ?

Sera-ce un enfant des orages,

Un soupir à peine entendu ?

Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,

Mollement caresser ma lyre,

Ainsi qu’il caresse une fleur ?

Ou sous ses ailes frémissantes

Briser ces cordes gémissantes

Du cri perçant de la douleur ?

Viens du couchant ou de l’aurore,

Doux ou terrible, au gré du sort ;

Le sein généreux qui t’implore

Brave la souffrance ou la mort.

Aux cœurs altérés d’harmonie,

Qu’importe le prix du génie ?

Si c’est la mort, il faut mourir !…

On dit que la bouche d’Orphée,

Par les flots de l’Hèbre étouffée,

Rendit un immortel soupir.

Mais, soit qu’un mortel vive ou meure,

Toujours rebelle à nos souhaits,

L’Esprit ne souffle qu’à son heure,

Et ne se repose jamais…

Préparons-lui des lèvres pures,

Un œil chaste, un front sans souillures,

Comme, aux approches du saint lieu,

Des enfants, des vierges voilées,

Jonchent de roses effeuillées

La route où va passer un Dieu !

Fuyant des bords qui l’ont vu naître,

De Laban l’antique berger,

Un jour, devant lui vit paraître

Un mystérieux étranger :

Dans l’ombre, ses larges prunelles

Lançaient de pâles étincelles ;

Ses pas ébranlaient le vallon ;

Le courroux gonflait sa poitrine,

Et le souffle de sa narine

Résonnait comme l’aquilon.

Dans un formidable silence

Ils se mesurent un moment ;

Soudain l’un sur l’autre s’élance,

Saisi d’un même emportement ;

Leurs bras menaçants se replient,

Leurs fronts luttent, leurs membres crient,

Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;

Comme un chêne qu’on déracine,

Leur tronc se balance, et s’incline

Sur leurs genoux entrelacés.

Tous deux ils glissent dans la lutte ;

Et Jacob, enfin terrassé,

Chancelle, tombe, et dans sa chute

Entraîne l’ange renversé :

Palpitant de crainte et de rage,

Soudain le pasteur se dégage

Des bras du combattant des cieux,

L’abat, le presse, le surmonte,

Et sur son sein gonflé de honte

Pose un genou victorieux !

Mais sur le lutteur qu’il domine

Jacob encor mal affermi

Sent à son tour sur sa poitrine

Le poids du céleste ennemi :

Enfin, depuis les heures sombres

Où le soir lutte avec les ombres,

Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,

Contre ce rival qu’il ignore

Il combattit jusqu’à l’aurore…

Et c’était l’Esprit du Seigneur !

Attendons le souffle suprême

Dans un repos silencieux :

Nous ne sommes rien de nous-même

Qu’un instrument mélodieux.

Quand le doigt d’en haut se retire,

Restons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports,

Jusqu’à ce que la main puissante

Touche la corde frémissante

Où dorment les divins accords.