L'Été de Paris

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Nous dont il a pris les âmes,

Adorons encor, l'été,

Paris plein d'ombre et de flammes,

Jouvence et charmant Léthé !

Ah ! dans cette heureuse ville,

Quand les gêneurs sont partis

Formant une longue file,

On trouve de bons partis.

Alors, dans les parcs superbes,

Un tas de fleurs ardemment

Jaillissent parmi les herbes,

Comme un éblouissement.

C'est comme une immense orgie

Où brillent sous le ciel pur

La pourpre de feu rougie,

L'or, l'écarlate et l'azur ;

Et notre Éden est moins triste

Que la grève d'Étretat,

Car Paris est le fleuriste

Qui sait le mieux notre état.

Avec ses beaux équipages

Et ses reines, dont les cieux

Admirent les fiers tapages,

Le Bois est délicieux.

Zéphyr ! c'est là que tu bouges,

Et qu'en tes abris nouveaux

On voit des rosettes rouges

Aux oreilles des chevaux.

Et le soir, quand se déploie

Le peuple doux et bavard

Sous le gaz fou, quelle joie

D'être sur le boulevard !

Tandis que, sous des rubriques,

Les absents mangent, par ton,

Des tourne-dos chimériques

Et des truites de carton ;

Tandis qu'en la chaude steppe

Ils s'égarent, sans appui,

Dans quelque vulgaire Dieppe

Ou quelque sinistre Puy ;

Sans que jamais on nous triche,

Avec un bon compagnon

Nous dînons au café Riche,

Ou bien à l'air, chez Bignon ;

Puis, tandis que dans les gares

Ils suivent un flot confus,

Nous fumons de bons cigares

Sous les grands arbres touffus.

Tous ces gens qui sur l'asphalte

Passent, et dont l'œil sourit,

Ont le bonheur qui s'exalte

Sous le souffle de l'esprit.

Pratiques, exempts de poses,

Ayant maint tour dans leur sac,

Ils savent le prix des choses

Et la langue de Balzac.

Sur ce bitume où vous n'êtes

Plus, ô voyageurs marris,

De belles dames honnêtes

Passent avec leurs maris ;

Et sous nos yeux bénévoles,

Qui les suivent à loisir,

D'autres aussi, plus frivoles,

Que l'on voit avec plaisir.

Emma, dont la voix est douce

Comme un soupir de hautbois,

Avec sa cousine rousse

Marche, un éventail aux doigts.

Claire, que la haute gomme

Chante, suit son hospodar,

En robe écarlate comme

La vareuse de Nadar.

Rosette, qui n'est pas sage,

(On l'a célé vainement,)

Erre devant le passage

Où loge L'Événement.

Lucile, que chacun aime,

Et qui boude à tort Tony,

Prend avec lui tout de même

Des glaces chez Tortoni.

Et Jeanne, qui hait la prose,

Met, effet qui nous est cher ! —

Sur sa chair couleur de rose

Des roses couleur de chair.

Cependant, sur les falaises,

Nos fuyards murmurent : Miss !

A l'oreille des Anglaises

Bien plus sveltes qu'Artémis,

Et souffletés par les vagues,

Ils promènent leurs vestons

Sur des Himalayas vagues.

Ne les suivons pas. Restons !

Car, amis, sur leurs grimaces

Pour que vous vous réglassiez,

Il vous faudrait voir des masses

De torrents et de glaciers,

Et, moins gais que Cléopâtre

Se livrant à ses aspics,

Sous la conduite d'un pâtre

Escalader d'affreux pics !

Ah ! parmi les machinistes

De l'avalanche et du vent,

Que les excursionnistes

Aillent toujours en avant !

Que l'oracle d'Épidaure,

Transis, mouillés jusqu'aux os,

Les mène au chaste Mont-Dore

Boire de cruelles eaux !

Qu'ils aillent aux bords farouches

Que mord l'Océan amer,

Pour ressembler à des mouches

Au bord de la vaste mer !

Qu'ils s'égarent sous les brumes

Et dans les sombres halliers,

En laissant toutes leurs plumes

Aux griffes des hôteliers !

Mais nous, âmes casanières,

Restons, gagnons nos paris,

Puisque nous trouvons Asnières

Encor trop loin de Paris !