L’étrangère

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Ah ! que le monde est difficile !

Hélas ! il n’est pas fait pour moi.

Ma sœur, en ton obscur asile,

J’étais plus heureuse avec toi.

On m’appelle ici l’étrangère ;

C’est le nom de qui n’a point d’or.

Si je ris, je suis trop légère,

Si je rêve… on en parle encor.

Si je mêle à ma chevelure

La fleur que j’aimais dans nos bois,

Je suis, dit-on, dans ma parure,

Timide et coquette à la fois.

Puis-je ne pas la trouver belle ?

Le printemps en a fait mon bien ;

Pour me parer je n’avais qu’elle :

On l’effeuille et je n’ai plus rien.

Je sors de cet âge paisible,

Où l’on joue avec le malheur ;

Je m’éveille, je suis sensible,

Et je l’apprends par la douleur.

Un seul être à moi, s’intéresse ;

Il n’a rien dit, mais je le voi ;

Et je vois même à sa tristesse,

Qu’il est étranger comme moi.

Ah ! si son regard plein de charmes

Recèle un doux rayon d’espoir,

Quelle main essuîra les larmes

Qui m’empêchent de l’entrevoir ?

Soumise au monde qui m’observe,

Je dois mourir, jamais pleurer ;

Et je n’use qu’avec réserve

Du triste espoir de soupirer !