L'Être aimé

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

IL a la forme masculine

Et la féminine rondeur.

En lui leur beauté se combine

Pour écarter toute laideur.

Sans tes fatalités impures,

Femme, il te prend ta volupté.

Semblables sont vos chevelures.

Il n'a pas ta fragilité.

Son front, d'où jaillit la lumière,

Révèle l'homme aux pensers forts ;

Mais sans brutalité grossière,

Sans lourde charpente du corps.

Dégoût de l'homme et de la femme

Dont mon cœur était opprimé,

Il m'en délivre, et dans mon âme

Je possède enfin l'être aimé !

Sous un toit de marbre, porté

Par de sveltes colonnes rondes,

Je m'accroupis, pendant l'été,

Devant tes prunelles profondes.

Une eau que recueille le toit,

Sur ce toit carré se divise

Eu quatre nappes tombant droit,

Du carré figure précise.

En tons plus vagues et plus purs,

Mes yeux perçoivent l'apparence

Du paysage, par ces murs

A la liquide transparence.

Au soleil s'irisant parfois,

Une des nappes se colore ;

Et dans tes prunelles je vois

Les teintes de l'amour éclore.

Je regardai l'être aimé,

Et je le vis beau, mais pâle

A le croire transformé

Comme on l'est après le râle.

Je le savais bien vivant,

Mais je craignis un présage,

Et je sanglotai devant

La pâleur de ce visage.

Il me dit : « Reviens à toi.

Puisque ma pâleur est belle,

Adore-la sans effroi.

Le Beau, c'est chose immortelle.

« Si je pâlis, c'est d'amour,

C'est d'amour que je succombe.

Ma pâleur préside au jour

Qui luit sans fin sur la tombe. »

Mon oreille était sur son cœur

Qui battait, perceptible à peine.

En haut, le ciel triomphateur

Rayonnait dans la nuit sereine.

Et comparant le ciel si grand

Au point qui concentrait mon rêve,

Je m'indignais que mon tyran

Fût chose si frêle et si brève.

Mais du fugitif battement

Cherchant à tracer la limite,

Je vis avec étonnement

Que l'Océan par lui palpite ;

Que par lui palpite le vent,

Et que, base des bleus pilastres,

En s'abaissant ou s'élevant,

Il fait palpiter jusqu'aux astres.

Quand je regarde mes pensées

En moi-même pris pour miroir,

J'aperçois des formes glacées

Dans des vieux cercueils de bois noir.

Ces créations de mon être

Cherchent, dans leurs ais vermoulus,

Quand elles ont pu me connaître.

Moi-même je ne le sais plus.

Mais honteux de ma clarté morte,

De ma déchéance affligé,

Sur l'être aimé quand je reporte

Mon regard d'angoisse chargé,

Soudain j'y trouve mes pensées

Ceintes d'éclat surnaturel,

De leurs splendeurs entrelacées

Me faisant un rêve immortel.

Reposant près de l'être aimé,

J'entendis dans la solitude

De notre jardin parfumé

Une rumeur de multitude.

Par quatre portes débordant,

Les hommes, enfants de l'aurore,

Du Nord, de l'Est, de l'Occident,

Entraient toujours, entraient encore.

Et tous, défilant à leur tour,

Mettaient un baiser sur la bouche

De l'être ivre de leur amour.

Moi, j'en souriais sur la couche ;

Car, fidèle autant que pervers,

L'être aux trahisons sans blessure

Puisait l'amour dans l'univers

Pour me le verser à mesure.

Pour me parfumer les chemins,

Pour noyer mes pensers moroses,

L'être aimé jetait sur mes mains

Des gouttes d'essence de roses.

Mais chaque goutte de cette eau,

Des sucs les plus tendres formée,

Faisait à l'instant sur ma peau

Naître une plaie envenimée.

De ses ongles, dans sa douleur,

L'être aimé s'ouvrit la poitrine,

Dont sur moi le sang le meilleur

Jaillit en source purpurine.

Plus de blessures me cuisant !

Le sang, après les avoir closes,

A mes mains donnait à présent

La teinte et le parfum des roses.

Étalant son corps sculptural,

L'être provoquait mon étreinte.

Je m'en abstenais, dans la crainte

De profaner un idéal.

Prenant en pitié la torture

De mon désir mal contenu : «

Aime, dit-il, mon torse nu.

L'idéal tient à la nature. »

Alors je plongeai dans la chair,

Des sens j'excitai la folie,

Non sans regret que cette lie

Souillât le rêve qui m'est cher.

Mais lien secret des abîmes,

Plus je lâchais la bride aux sens,

Plus l'âme, comme un pur encens,

Montait haut dans les deux sublimes.

Attendant l'être' aimé le soir,

Je désirai mêler l'ivresse

A la volupté, dans l'espoir

D'une plus complète caresse.

A la taverne je courus,

Et j'y fis remplir une amphore

Avec le vin des meilleurs crus,

Un vin mousseux, couleur d'aurore.

Mais l'être aimé jeta le vin,

En me disant, non sans colère : «

A s'enivrer l'on cherche en vain,

Si l'on ne s'enivre d'eau claire. »

Et ses mains ayant rassemblé

D'une source la pure essence : «

Bois, » dit-il. Je bus et roulai

Entre ses bras, sans connaissance.

Ma main caressait sa forme endormie,

Qui, sous l'ombre fraîche, après la chaleur,

Savourait la brise avec anémie,

Et vivait à peine autant qu'une fleur.

Au sein frissonnant, à l'œil noir de fièvre,

Aux baisers de feu volant par essaim,

Avait succédé le calme à la lèvre,

Et le calme aux yeux, et le calme au sein.

Mais inerte, en vain, sommeillait la forme ;

En vain, sans désir, la chair reposait.

Je sentais l'amour, tout un gouffre énorme,

Qui sous l'apparent miroir se creusait.

Et plus la surface était immobile,

Mieux je distinguais dans les profondeurs

Spasmes et frissons, par mille et par mille,

Me faisant mourir à leur trop d'ardeurs.