L'étreinte marine

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Une voix sous-marine enfle l'inflexion

De ta bouche et la mer est glauque tout entière

De rouler ta chair pâle en son remous profond.

Et la queue enroulée à ta stature altière

Fait rouer sa splendeur au ciel plein de couchant,

Et, parmi les varechs où tu fais ta litière,

Moi qui passe le long des eaux, j'ouïs ton chant

Toujours, et sans te voir jamais, je te suppose

Dans ton hybride grâce et ton geste alléchant.

Je sais l'eau qui ruisselle à ta nudité rose,

Visqueuse et te salant journellement ta chair

Où une flore étrange et vivante est éclose ;

Tes dix doigts dont chacun pèse du chaton clair

Que vint y incruster l'aigue ou le coquillage

Et ta tête coiffée au hasard de la mer ;

La blanche bave dont bouillonne ton sillage,

L'astérie à ton front et tes flancs gras d'oursins

Et la perle que prit ton oreille au passage ;

Et comment est plaquée en rond entre tes seins

La méduse ou le poulpe aux grêles tentacules,

Et tes colliers d'écume humides et succincts.

Je te sais, ô sirène occulte qui circules

Dans le flux et reflux que hante mon loisir

Triste et grave, les soirs, parmi les crépuscules,

Jumelle de mon âme austère et sans plaisir,

Sirène de ma mer natale et quotidienne,

O sirène de mon perpétuel désir !

O chevelure ! ô hanche enflée avec la mienne,

Seins arrondis avec mes seins au va-et-vient

De la mer, ô fards clairs, ô toi, chair neustrienne !

Quand pourrai-je sentir ton cœur contre le mien

Battre sous ta poitrine humide de marée

Et fermer mon manteau lourd sur ton corps païen,

Pour t'avoir nue ainsi qu'une anguille effarée

A moi, dans le frisson mouillé des goëmons,

Et posséder enfin ta bouche désirée ?

Ou quel soir, descendue en silence des monts

Et des forêts vers toi, dans tes bras maritimes

Viendras-tu m'emporter pou, d'aval en amonts,

Balancer notre étreinte au remous des abîmes ?…