Lettre a augusta

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Chère amie, au Dieu des armées

Offrons d'un cœur reconnaissant

Les victorieuses fumées

Qui montent de ces flots de sang !

Il est bon que de notre gloire

Nous fassions part au saint des saints

S'il n'absolvait notre victoire,

Ou nous traiterait d'assassins !

Cette victoire est écrasante,

Et jamais ces mêmes Français

De la fortune complaisante

N'obtinrent un pareil succès ;

L'Empire à nos gens est en proie ;

Mes Hessois, mes Wurtembergeois.

Aies Bavarois et mes Badois

En ont failli mourir de joie !

Oui, ce César aventurier,

Opprobre du temps où nous sommes,

Avec ses quatre-vingt mille hommes,

S'est fait lui-même prisonnier !

Qui jamais l'aurait osé croire ?…

Et remarque, pour cette fois,

Que je n'enfle pas mes exploits,

Et que la chose est de l'histoire.

Surtout le Times fera bien

De se taire ; on n'en croirait rien.

Enfin, disons-le sans grimace,

Je suis un brave, un conquérant ;

Encore un peu, je prendrai place

Auprès d'Alexandre le Grand !

Hein ? que dis-tu de ton Guillaume ?

Nous allons en un seul royaume

Grouper tout le monde Germain ;

J'aurai l'Europe dans ma main !

Oui, je l'aurai, coûte que coûte,

Dût notre Allemagne en travail

De cadavres semer sa route !

Le sang versé n'est qu'un détail.

Aussi bien j'en suis économe ;

Mes sujets ont tout mon amour ;

Jusqu'ici je n'en perds, en somme,

Que neuf ou dix mille par jour.

Et puis, je t'en fais confidence,

Je réserve à nos bons voisins,

Frères, amis, parents, cousins,

L'honneur de conduire la danse,

Tandis qu'un singulier hasard

Retient mes Prussiens à l'écart.

La guerre une fois terminée,

Toute ma suite couronnée

N'aura plus un soldat debout ;

Alors, tu comprends, je m'approche

Et mets les marrons dans ma poche ;

Il faut savoir penser à tout.

Pour revenir au triste hère

Dont j'ai fait capture à Sédan,

Croirais-tu que cet impudent

M'a. traité de Monsieur son frère ?

Ces petites gens, sur ma foi,

Vous prennent des façons de roi.

Franchement, j'avais grande envie

De le faire un peu fusiller ;

Je l'aurais fait sans sourciller,

Mais Fritz a demandé sa vie

Le cher enfant avait dansé

Chez ce Monsieur, l'hiver passé.

Tel qu'il est, je te l'expédie ;

Après tout c'est un potentat ;

Il faut respecter son état,

Même chez qui le parodie.

Donnons-lui Cassel pour séjour ;

Qu'un prestige encor l'environne ;

Qu'il y garde une ombre de cour,

Avec une ombre de couronne.

Ses valets ont bon estomac ;

Toi, sans y mettre de lésine.

Dépêche-lui pour sa cuisine

Ton cuisinier… et du tabac !

Car il faut que je te le dise,

J'allais faire, sans ce bon Fritz,

Une impardonnable sottise.

Je me figurais que Paris

Avec son monarque était pris ;

Que c'était comme en Allemagne,

Et que sa chute, d'un seul coup,

Allait terminer la campagne.

Eh bien. ma chère, pas du tout !

La France est un pays unique :

On lui souffle son empereur ;

On croit la frapper de terreur ;

Elle se met en République !

Et je te gage encor ceci,

Que, pour me donner la réplique.

Volontiers elle eût dit merci !

Or, c'est là que le bât me blesse ;

L'esprit de mes bons Allemands,

Encor que je le tienne en laisse.

Se prête à ces entraînements.

La République est une peste

Qu'il faut étouffer avant tout,

Et contre ce fléau funeste

Leur empereur est mon va-tout.

Je le dorlotte, je le choie,

Je le traite de Majesté,

Je patronne sa lâcheté,

Et je me donne cette joie

De le voir, par les siens honni

Lui, ce fumeur de cigarettes,

Cet écuyer de Franconi,

S'appuyer sur nos baïonnettes

Pour reconstruire dans Paris

Son trône avec tous les mépris !

C'est à ce but qu'il nous. faut tendre ;

Moltke et Bismark ont à leur gré

Contre Paris tout préparé ;

Il ne reste plus qu'à le prendre.

On m'a bien proposé la paix ;

Mais traiter avec un cadavre

Est le fait d'un esprit épais.

Et puis… Quoi ?… Crémieux, Jules Favre,

Gambetta, Simon, Arago !

Une canaille embrigadée !

Des noms dont tu n'as pas idée,

Venus de Chine ou du Congo ;

Des gens qui, pour jouer des rôles.

Veulent sauver la France !… Drôles !…

Sans compter que ces brigands-là

Me traitent encor d'Attila !

C'est bien ! Attila savait mordre.

Comme lui, pardieu ! j'ai mordu.

Sais-tu ce que j'ai répondu ? —

« Vous passerez au second ordre

» Parmi les peuples d'Occident ;

» J'aurai toutes vos places fortes ;

» Strasbourg nous ouvrira ses portes

» Metz se rendra comme Sédan.

» Je veux la Lorraine et l'Alsace,

» Le mont Valérien !… — J'en passe,

» Et des meilleurs. — Je veux encor

» Cinq bons milliards en écus d'or ;

» Tous vos navires à cuirasse,

» Fusils, canons, et cœtera !… »

Si l'on ne m'eût quitté la place,

J'allais demander l'Opera.

Au fait, c'est peut-être une clause

A laquelle il faudra tenir :

Pour conclure la paix, j'impose

La musique de l'avenir.

Wagner et Louis de Bavière,

De Paris lui frayant l'accès,

Me vaudront une armée entière

Pour me venger de ces Français !

Si le mot pour rire me gagne,

Chère Augusta, j'en fais l'aveu,

C'est que j'ai sablé du Champagne !…

Il faut bien s'égayer un peu !

Bref ! une guerre à toute outrance,

Une lutte à mort !… a tout prix

Le démembrement de la France,

Et l'écrasement de Paris !

Tout va bien !… Hier, à Bazeilles,

Notre Fritz a fait des merveilles !

Les habitants avaient osé

Se défendre ; on s'est avisé

De les flamber dans leur tanière,

Comme des lapins au terrier ;

Et les hommes jusqu'au dernier.

Les femmes jusqu'à la dernière,

Les enfants, le village entier,

A coups de crosse, à coups de gaule,

Étaient rejetés au brasier !…

C'était raide, mais c'était drôle ! —

Pour Strasbourg, un cercle de fer

Vomit sur cette ville infâme

Des flots de pétrole et de flamme ;

On peut s'en fier à Werder :

Il n'y restera pas une âme. —

Tout le pays, brûlé, pillé !

Ce qui résiste, fusillé !

Fusillé, tout ce qui raisonne !…

Quand nos prisonniers en colonne

Tombent à moitié morts de faim,

Pour les relever, on leur donne

Une balle en guise de pain.

Que si l'Europe s'en étonne,

Et signale un abus commis,

Comme tu penses bien, ma bonne.

Je l'impute à nos ennemis.

Par exemple, une chose horrible,

— Lui-même Bismark en tremblait,

C'est Jaumont, ce trou qui hurlait !

Tu sais comme je suis sensible ?

Quand l'odeur m'en revient au né,

Je crois, après une semaine,

Revoir cette bouillie humaine !…

Cela me trouble mon dîné !

Loin de moi clameurs étouffées.

Spectres hideux !… Sans vains regrets,

Gagnons Paris, et buvons frais ! —

Je t'enverrai de l'eau des fées,

Et des robes de Wortz ; tu sais ?

Ce tailleur que l'Europe admire ?

De tant de fastes éclipsés

C'est tout ce qu'a laissé l'empire !

Surtout, ma chère, il ton époux

Épargne les soupçons jaloux !

Paris me rendra témoignage ;

Quand nous y fumes de passage,

Je suis le seul des souverains,

— Et nous étions une vingtaine, —

Qui dans les spectacles forains

Et chez leurs Phrynés à tous crins

N'ait pas couru la prétantaine !

De tout cela rends grâce à Dieu !

Je te redis ma patenôtre ;

Autel et trône, a pareil jeu,

Sont une force l'un pour l'autre.

Soyons pieux et redouté !

Et puisse le Dieu de bonté

Rendre la paix à mon royaume !

Je t'aime et te bénis ! — Guillaume.