LETTRE à UN MORT

By Henri Murger

Written 1861-01-01 - 1861-01-01

Depuis ce jour d'hiver où, par un ciel en deuil,

On creusa devant nous, pour coucher ton cercueil,

Un lit froid dans la terre humide,

Ton frère, me sachant sans pain et sans foyer,

M'a dit : " j'ai l'un et l'autre ; " et je suis héritier,

Pauvre ami, de ta place vide.

Dans cet isolement où tu nous a laissés,

Nous vivons tous les deux, nous vivons, et tu sais,

Toi qui vécus, de quelle vie ;

Et, lorsque nous pensons à toi qui dors là-bas,

Nous avons dit souvent : " faut-il le plaindre, hélas !

Faut-il le regret ou l'envie ? "

Mais alors il nous semble entendre auprès de nous

Une voix qui nous dit : " si le premier de vous

J'ai quitté mon œuvre ébauchée,

Mon grand archange blanc, au sourire divin,

C'est que la mort m'a pris le ciseau dans la main ;

Mais je ne l'avais pas cherchée.

" Luttez, souffrez, pleurez, — mais vivez tous les deux

Je souffre plus que vous dans mes repos affreux.

Hélas ! C'est moi qui vous envie :

Car vous pouvez encor, sans feu, sans toit, sans pain,

Formuler votre rêve, et d'un pas souverain

Laisser la trace dans la vie.

" Luttez encor, luttez. — puis vous pourrez après

Venir dormir ici sous l'if ou le cyprès.

On dira : " c'est là qu'est leur tombe. "

Moi, je suis tout entier descendu dans la mort.

Au cœur de mes amis mon souvenir s'endort :

Après la terre, — l'oubli tombe. "

Et cette voix qui parle est la tienne ! Et pourtant,

Nous que la même voix jadis émouvait tant,

Nous qui sentions à ta parole

Couler dans notre sang l'enthousiasme fiévreux

Où l'on se bat les mains, où l'on se dit : " je veux

Mon laurier d'or au Capitole ! "

Parce que c'est ta voix, nous écoutons encor ;

Mais rien ne s'émeut plus en nous, car tout est mort.

Depuis longtemps nous sommes calmes ;

Nous n'avons plus d'orgueil et plus d'ambition,

Et nous ne rêvons plus cette acclamation

Qui poursuit le vainqueur des palmes.

Nous avons cru pouvoir, — nous l'avons cru souvent,

Formuler notre rêve, et le rendre vivant

Par la palette ou par la lyre ;

Mais le souffle manquait, et personne n'a pu

Deviner quel était le poëme inconnu

Que nous ne savions pas traduire.

Puisque nous ne pouvons rien créer, à quoi bon

Continuer notre œuvre, et faire à notre nom

Ouvrir la bouche de l'insulte ?

Nous nous sommes trompés, nous le voyons trop tard.

Qu'importe ! — il faut laisser les instruments de l'art

Aux hommes choisis pour son culte.

Maintenant nous suivrons les vulgaires chemins,

Nous ferons au hasard œuvre de nos deux mains

Pour vivre encor et pour attendre

L'heure où l'on creusera près du tien notre lit,

Et, comme sur ton nom, sur nos deux noms l'oubli

Le lendemain pourra descendre.