Lettre d’Amour

By Gabriel Vicaire

Written 1892-01-01 - 1892-01-01

Ah ! sûrement

Vous allez rire.

Je viens d’écrire

A mon amant :

« Beau capitaine

Sans foi ni loi,

Tu cours sans moi

La prétantaine.

« Et cependant,

Joli Bobèche,

On se dessèche

En t’attendant.

« Vrai ! tout m’assomme ;

Je ne veux rien

Que toi, mon chien,

Mon petit homme.

« J’ai pris le deuil.

Adieu toilette !

Je vis seulette,

La larme à l’œil.

« Crois-moi, je t’aime

D’un amour pur ;

Je suis, bien sûr,

Toujours la même. »

Et puis, tenez,

Sera-t-il aise ?

Crac, je le baise

Au bout du nez.

Dieu ! que c’est drôle !

Pauvre chrétien !

Ai-je assez bien

Joué mon rôle ?

C’est trop d’ennui

Qu’il ose dire

Qu’on ne respire

Qu’auprès de lui.

J’aime les hommes

Pour m’en moquer ;

Je veux croquer

Toutes les pommes.

J’aime à changer,

A l’aveuglette,

Et la houlette

Et le berger.

Qui cherche à plaire

Me fait la cour.

Vogue l’amour

Sur la galère !

Quand l’églantier

Rit et verdoie,

Il fait la joie

Du monde entier.

La rose s’ouvre ;

Son cœur naissant

Est au passant

Qui la découvre.

Pauvre cadet !

Tra la la lère…

Quelle colère

S’il m’entendait !

« Morbleu, gredine,

Assez juré ;

Je te tuerai

Avant qu’on dîne.

« Je suis à bout,

Mauvaise bête ! »

C’est la tempête.

Il brise tout.

Mais je ne risque

Pas un cheveu.

Ah ! ah ! Quel jeu !

Et comme il bisque !

Ai-je rempli

Toute la lettre ?

Non, j’y veux mettre

Mon cœur joli,

Mon cœur de blonde,

En bel argent,

Le plus changeant

Qui soit au monde.

Et puis voilà

Toute l’affaire !

Qu’il s’aille faire…

Tra la la la !