L’exilée

By Jacques Normand

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

POURQUOI pleures-tu, pauvre femme,

Assise au bord de ce chemin ?

Ton visage, où se lit ton âme,

Porte l’empreinte du chagrin ;

Tes beaux yeux ont perdu leur flamme,

Et des pleurs roulent sur ta main.

Est-ce l’amour qui t’a blessée ?

As-tu ressenti la douleur

De te voir soudain repoussée

Par un geste froid et moqueur ?

T’a-t-il lâchement repoussée

Celui-là qui te prit ton cœur ?

Est-ce ton enfant que tu pleures ?

Est-ce ton frère, ton ami ?

Seule, loin de toutes demeures,

Grelottante et morte à demi,

Pourquoi marcher de longues heures

Sans jamais chercher un abri ?

De quel pays es-tu venue ?

Quel chagrin a pu t’alarmer ?

Va, dis-le moi : rien qu’à ta vue

Mon être s’est laissé charmer,

Et, sans t’avoir jamais connue,

Il me semble déjà t’aimer.

Viens : jusqu’à la ferme prochaine

Accepte mon bras pour soutien ;

Raconte-moi toute ta peine ;

Tu trouveras, sans craindre rien,

Une main pour serrer la tienne,

Un cœur pour soulager le tien.

— Ami, si longue est la distance

Qu’il me faut encor parcourir

Que j’ai perdu toute espérance

D’y pouvoir jamais réussir :

Ami, si grande est ma souffrance

Que rien ne saurait la guérir.

Tu me demandes qui je pleure ?

Hélas ! qui pourrait les compter

Tous ceux-là que la mort effleure,

Ou que la mort vient d’emporter,

Foule nombreuse que chaque heure,

Chaque moment, peut augmenter !

Je fuis devant mon ennemie,

La Guerre au bras ensanglanté :

Je n’ai ni foyer ni patrie ;

Mon nom est partout rejeté

Comme celui d’une bannie :

On m’appelle l’Humanité.