L’héroïne de strasbourg
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Après une barbare, exécrable victoire,
Que la postérité proclamera sans gloire,
Les soldats allemands par bataillons nombreux
Pénétraient dans Strasbourg, insolents, radieux.
Les airs guerriers, joyeux, des marches triomphales
Se mêlaient aux sanglots, aux pleurs, aux cris, aux râles
Des valeureux vaincus, qui de l’antiquité
Venaient de surpasser le courage exalté.
Soudain, semblant sortir du royaume des ombres,
Une femme paraît debout sur des décombres.
Elle est maigre, elle est pâle, et pourtant son œil bleu,
Brillant d’un vif éclat, lance un rayon de feu.
De dessous les haillons qui la couvrent à peine,
Sans trembler, elle tire un poignard, le dégaîne,
S’élance dans la rue en s’écriant : « Je veux
Faire aussi mon devoir, au moins en tuer deux ! »
Dans un salon d’hôtel, sablant du pur champagne,
Un général badois encense l’Allemagne ;
Trois colonels prussiens avec du cru du Rhin
Boivent à la santé de leur vieux souverain.
Ces fiers représentants du pouvoir militaire —
On en pourrait douter — sont en conseil de guerre
Assemblés, pour juger un traitre ? un déserteur ?
Non ! une patriote au mâle et noble cœur.
Un gigantesque uhlan introduit la coupable,
Que le vaillant Badois, d’une voix formidable
Apostrophe en ces mots : « Vous avez, sans effroi,
Commis un attentat sur des soldats du roi,
Vous méritez la mort ! Cependant une chance
Vous est offerte encor : prenez votre défense ;
Mais je vous avertis qu’il vous est défendu
D’oublier un instant le respect qui m’est dû. »
« Monsieur le général, j’avais un heureux père,
Deux innocentes sœurs, une pieuse mère,
Que j’aimais tendrement. Ma famille, en retour,
Me prodiguait les soins du plus fervent amour.
D’être aimé de quelqu’un qu’on estime, qu’on aime,
Du bonheur n’est-ce pas la volupté suprême ?
Bref, nous étions heureux. Tout à coup, une nuit,
La terre est ébranlée, un effroyable bruit
Remplit l’air. Des lueurs passent dans le ciel sombre :
Des bombes, des boulets et des obus sans nombre
Pleuvent de tous côtés. Le lendemain, hélas !
J’appelle mes parents, ils ne répondent pas.
Des femmes, des enfants, des septuagénaires,
Gisent mourants ou morts sous des monceaux de pierres,
Et cette œuvre est la vôtre, ô cruels Allemands !
Œuvre non des soldats, mais plutôt de brigands ! »
A ces mots le Badois, tout frémissant de rage,
Va droit à l’accusé et la frappe au visage.
L’Alsacienne, alors, de ce lâche bourreau
Se venge lui lançant le mot de Waterloo.
Le soir du même jour voyait la fin du drame :
Six grenadiers prussiens fusillaient une femme,
Qui, tombant, leur criait : « Vous n’avez pu, vainqueurs,
Ni nous déshonorer, ni subjuguer nos cœurs ! »