L’Hirondelle blessée

By Armand Renaud

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

J’étais allé chasser sur le bord de la mer.

Libre et seul, enivré de marcher au grand air,

Je regardais le flot s’arrêter sur la rive,

D’après l’ordre éternel qui de l’espace arrive.

A la bouche du fleuve où nagent les saumons,

Entre les rochers gris couverts de goémons,

J’allais, et je laissais entrer dans ma poitrine

Ce souffle âcrement pur, cette senteur marine

Qui colorait ma joue et qui me rendait fort.

Sans avoir rien tué, je rentrais dans le port,

Lorsqu’au dessus de moi j’entendis un bruit d’aile.

Je fis tomber l’oiseau. C'était une hirondelle.

Elle n’était pas morte encor ; mais vainement

Elle essayait de fuir. Son aile tristement

Pendait, saignait, et tout son ventre était un crible.

Pourtant, plus que le sien mon mal était horrible

A sentir sous ma main son cœur chaud qui battait,

A voir son doux regard qui sur moi s’arrêtait.

J’aurais fini ses maux en lui brisant la tête.

N’osant pas, j’emportai chez moi la pauvre bête.

J’étais triste. En dépit de mon esprit moqueur,

Les cris qu’elle poussait répondaient dans mon cœur.

Car moi, la créature orgueilleuse et rebelle,

Toujours prête à trouver la nature cruelle,

Je venais, sans raison et par ma volonté,

De commettre une vaine et froide cruauté.

Il m’était apparu, fendant l’azur qui vibre,

Une hirondelle heureuse, inoffensive et libre,

Forme ailée et charmante au vol capricieux,

Éprise comme moi de la clarté des cieux.

Et je l’avais frappée, et j’avais sur la grève,

Avec son corps saignant, précipité son rêve.

Je m’étais renié, j’avais persécuté,

Homme, l’indépendance, artiste, la beauté,

Au lieu de saluer l’hôte que Dieu m’envoie,

Au lieu de respecter la faiblesse et la joie,

J’en avais eu mépris, et, le front haut, l’œil fier,

En face du soleil, en face de la mer,

Sur l’oiseau qui chantait j’avais commis le crime.

Vers le soir, de nouveau, j’allai voir ma victime,

Elle ne faisait plus ni mouvements ni cris,

Ses yeux avaient perdu leur éclat ; je compris

Que pour l’oiseau blessé venait l’heure de l’ombre.

Espérant que la mort lui paraîtrait moins sombre

Sur les bords où jadis il fut, à peine éclos,

Rapide je repris la route des grands flots.

Debout sur l’Océan comme un disque qui roule,

Le soleil de ses feux diamantait la houle.

La terre, à l’orient, immobile et sans bruit,

Se livrait lentement au baiser de la nuit.

Quand j’eus posé l’oiseau sur la roche connue,

Il tendit faiblement ses ailes vers la nue,

Il regarda la mer superbe, ce miroir

Où, pendant qu’il volait, le suivait un point noir.

Puis un tressaillement l’ébranla. Sa paupière

S’éteignit. Il tomba, raide et froid, sur la pierre.

C’était l’heure du flux ; lui, quand il veut, si fort,

Il vint tout doucement effleurer l’oiseau mort,

A plaisir l’entoura de son onde fidèle ;

Et bientôt, loin de l’œil des hommes, l’hirondelle

Roula dans l’Océan tumultueux et beau,

Qu’elle avait pour patrie et qu’elle eut pour tombeau.