L'hirondelle et les petits oiseaux

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Une hirondelle en ses voyages

Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages,

Et devant qu'ils fussent éclos,

Les annonçoit aux matelots.

Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème,

Elle vit un manant en couvrir maints sillons.

Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons ;

Je vous plains, car, pour moi, dans ce péril extrême,

Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.

Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?

Un jour viendra, qui n'est pas loin,

Que ce qu'elle répand sera votre ruine.

De là naîtront engins à vous envelopper,

Et lacets pour vous attraper ;

Enfin mainte et mainte machine

Qui causera dans la saison

Votre mort ou votre prison :

Gare la cage ou le chaudron !

C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,

Mangez ce grain ; et croyez-moi.

Les oiseaux se moquèrent d'elle :

Ils trouvoient aux champs trop de quoi.

Quand la chènevière fut verte,

L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin

Ce qu'a produit ce maudit grain,

Ou soyez sûrs de votre perte. ‒

Prophète de malheur ! babillarde ! dit-on,

Le bel emploi que tu nous donnes !

Il nous faudroit mille personnes

Pour éplucher tout ce canton.

La chanvre étant tout à fait crue,

L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien ;

Mauvaise graine est tôt venue.

Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,

Dès que vous verrez que la terre

Sera couverte, et qu'à leurs blés

Les gens n'étant plus occupés

Feront aux oisillons la guerre ;

Quand reginglettes et réseaux

Attraperont petits oiseaux,

Ne volez plus de place en place,

Demeurez au logis ou changez de climat :

Imitez le canard, la grue et la bécasse.

Mais vous n'êtes pas en état

De passer, comme nous, les déserts et les ondes,

Ni d'aller chercher d'autres mondes,

C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr :

C'est de vous renfermer au trou de quelque mur.

Les oisillons loin de l'entendre,

Se mirent à jaser aussi confusément

Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre

Ouvroit la bouche seulement.

Il en prit aux uns comme aux autres :

Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,

Et ne croyons le mal que quand il est venu.